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La campagne pour l’élection
présidentielle débute à peine que déjà on interroge les experts
pour leur demander d’arrêter les comptes en chiffrant les
programmes. Le terme même de « chiffrage » est significatif, sa
connotation étant davantage comptable qu’économique. Ce
glissement sémantique n’est pas innocent, car il tend à
véhiculer auprès de l’opinion publique l’idée qu’une
arithmétique des programmes politiques est possible, et que
parce qu’il s’agit d’argent public, le moins coûteux d’entre eux
serait le plus efficace.
Une telle perspective est non seulement trompeuse, mais
contraire aux exigences minimales de la déontologie économique.
Elle est trompeuse parce qu’elle revient à affirmer qu’aucun
investissement n’est rentable, qu’aucune entreprise ne vaut
d’être créée. Elle contribue de ce fait à déprécier encore
davantage l’avenir au prétexte de la comptabilité du présent.
Elle est déontologiquement contestable, car le coût « ex ante »
(c'est-à-dire sur le papier) d’une mesure ne nous dit rien quant
aux bénéfices nets pour la société dans son ensemble que cette
mesure produirait après sa mise œuvre. C’est la raison pour
laquelle les économistes ne parlent pas de chiffrage, mais
d’évaluation des programmes politiques. Il s’agit alors d’un
tout autre exercice, qui exige l’utilisation de modèles
économiques, dont tous sont fondés sur un ensemble d’hypothèses,
qui, si elles n’étaient pas vérifiées, remettraient en cause les
évaluations. Les choses se compliquent encore lorsqu’on sait
qu’il existe des modèles alternatifs fondés sur des axiomes
différents et qui de ce fait produisent des évaluations
différentes. Aussi pour qu’un « chiffrage » soit recevable, il
faut que sa publication soit associée à celle de l’indication du
modèle utilisé et des principales hypothèses sur lesquelles il
est fondé. Ce n’est évidemment pas le cas des chiffrages qui
circulent aujourd’hui et c’est la raison pour laquelle leur
foisonnement actuel contribue davantage à obscurcir le débat
qu’à l’éclairer.
Tenter d’évaluer l’impact d’une
mesure proposée, à partir d’hypothèses explicites et débattues,
est un exercice utile pour éclairer les choix publics. C’est
l’un des métiers de l’OFCE et nous ne nous déroberons pas à nos
responsabilités. En revanche, évaluer un programme présidentiel
dont la principale valeur tient à l’impulsion dynamique qu’il
entend donner à l’économie et la société, plutôt qu’à la
mécanique budgétaire sur laquelle il s’appuiera, nous semble
au-delà de ce que la bonne économie peut faire. La fonction
centrale du politique, surtout s’agissant d’élections
présidentielles, est de mettre en scène l’avenir, d’indiquer le
futur, et non de se perdre dans les méandres de l’ingénierie
sociale et économique.
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« Combien ça coûte » est le slogan
de programmes télévisés et distrayants, ce n’est pas une méthode
pour savoir si les options qui nous sont proposées par les
candidats à l’élection présidentielle sont à la hauteur des
enjeux.
La science économique, riche de toutes ses doctrines et de ses
écoles, peut nous apporter des éléments de réflexion, des faits
stylisés, des récits d’expérience voire des principes d’action.
Elle peut aider à conforter nos convictions et à dépasser nos
intuitions, nos préjugés. Parer d’objectivité un chiffrage ex
ante qui refuse de prendre en compte les conséquences même des
choix de société parce que leur évaluation est trop discutable,
c’est jauger chaque candidat à une seule aune : sa capacité à
réduire les coûts présents et donc son ambition pour le pays.
Car il n’existe aucun objectif que l’on puisse atteindre sans
instruments. Et les instruments majeurs de la réforme d’une
société et de la construction d’un avenir sont les
investissements qui représentent autant de coûts présents et de
gains futurs. C’est bien parce que nous avons insuffisamment
investis dans l’enseignement supérieur et la recherche que le
rythme de croissance de notre productivité et donc de notre
pouvoir d’achat sont si faibles aujourd’hui. C’est bien parce
que le programme de Lisbonne – la belle ambition de faire de
l’Europe l’économie de la connaissance la plus compétitive du
monde – ne fut assorti d’aucun véritable instrument que ses
résultats furent et demeurent si décevants. Nous n’avons exposé
aucun coût, pris aucun risque, aussi sommes-nous aujourd’hui
moins riches que nous ne l’avions prévu !
Ce serait donc rendre un bien mauvais service à la démocratie et
à l’efficacité économique que de suivre la voie de l’enfermement
comptable du politique. C’est précisément parce les choix de
société sont irréductibles à la seule rationalité des « chiffres
» qu’il est indispensable de les soumettre au débat public et à
la démocratie.
Donner des éléments de cadrage, expliquer les débats théoriques
et empiriques, évaluer en toute transparence des propositions
bien définies, en acceptant de discuter leurs hypothèses, bien
sûr ! Critiquer des programmes sous prétexte que l’on ne sait
évaluer que leur coût et pas leurs bénéfices revient à sacrifier
l’avenir au présent.
Jean-Paul Fitoussi, Président de l’OFCE
Xavier Timbeau, Directeur du département
Analyse et prévision de l’OFCE
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