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Éditoriaux
du Monde
Le
passé de la nouvelle économie
Le
Nouvel Hebdo, le 16 avril 2001
L'ancien et le nouveau ont toujours cohabité de façon
plus ou moins harmonieuse, et c'est heureux. Le tintamarre de la nouvelle
économie avait cependant fait naître l'hypothèse
que, par magie, le futur ne connaîtrait plus les dysfonctionnements
du passé : plus de fluctuations, plus de crise, plus de récessions.
Le pouvoir des nouvelles technologies de l'information et de la communication
était tel qu'il allait même discipliner les organisations
sociales que l'on appelle les marchés. Les chiffres invoqués
à l'appui de cette thèse sont impressionnants : de 1992
à 2000, le taux de croissance annuel moyen aux États-Unis
a été de 3,8 %, celui de l'investissement de 10 %. Tout
cela sans inflation !
Une pareille performance aurait conduit à un taux de chômage
proche de zéro en France, ainsi qu'à une augmentation
significative, mais non inflationniste, des salaires. Autant le dire
d'emblée : la fin des cycles est davantage de l'ordre du rêve
que de l'analyse. Les marchés sont ce qu'ils sont, non pas des
lieux de rationalité et de prévision raisonnée
de l'avenir, mais des organisations humaines où les phénomènes
de mimétisme, d'emballement, de désamour soudain joueront
toujours un rôle majeur. Ni la marche chaotique actuelle ni l'augmentation
glorieuse passée n'offrent une indication claire du long terme.
Effets favorables sur la Bourse
Les nouvelles technologies, elles, sont bien réelles, et la difficulté
que nous avons à cerner leur effet ne signifie pas qu'elles n'en
ont pas d'importants. Si elles devaient conduire à une élévation
permanente du sentier de la productivité, alors, c'est vrai,
elles sont porteuses de la meilleure nouvelle économique que
le monde aura connue depuis au moins la fin des années 60. Une
augmentation du rythme du progrès technique signifie, en effet,
une élévation plus rapide des niveaux de vie, une augmentation
de la rentabilité du capital, et de moindres tensions inflationnistes.
On conçoit alors aisément que son effet sur les cours
boursiers ne puisse être que favorable - aux sautes d'humeur près.
Dans ce cas, le ralentissement américain ne serait qu'une péripétie
normale, une phase conjoncturelle d'ajustement, au terme de laquelle
l'économie repartirait sur un rythme aussi rapide que celui de
la seconde moitié des années 90, et l'Europe serait au
commencement d'une période de croissance d'autant plus vigoureuse
qu'elle devrait rattraper son retard d'investissement sur les États-Unis.
Mais cela impliquerait que la " nouveauté " appartienne
au futur plutôt qu'au passé.
L'une des raisons de l'importante diffusion des TIC (technologies de
l'information et de la communication) aux États-Unis est que
leur prix a considérablement baissé, ce qui a incité
les autres secteurs à investir en ces technologies. Par exemple,
le prix des ordinateurs - à qualité constante - diminue
d'environ 28 % par an depuis 1995. Une telle évolution des prix
est, bien sûr, la conséquence du progrès technique
dans les industries productrices de ces technologies, mais elle peut
en même temps refléter une rapide diminution de la productivité
marginale de ces biens dans les secteurs utilisateurs. Robert Gordon
a récemment soulevé cette hypothèse, en la fondant
sur l'impression intuitive que chacun peut avoir que toute nouvelle
génération d'ordinateur, quels que soient les perfectionnements
qu'elle incorpore, n'ajoute pas vraiment grand-chose à la productivité
de celui qui l'utilise.
De même, pense-t-on vraiment que l'internet mobile va bouleverser
les conditions de la productivité par rapport à l'internet
fixe ? Si cette hypothèse était vraie, elle signifierait
que l'essentiel des gains de productivité dus aux TIC appartient
plutôt au passé : ils ont surtout été réalisés
dans les années 90, au moment ou les micro-ordinateurs sont devenus
d'usage courant (ou dans les années 90 avec internet) car, depuis,
les améliorations successives apportées n'ont pas fondamentalement
modifié les performances des utilisateurs.
Mais les technologies ne valent que par leur appariement avec les hommes
et les organisations. Il se peut que ce soit là que se trouvent
les gisements les plus importants de productivité. Il faut du
temps pour dominer une technologie - alors que beaucoup ont l'impression,
aujourd'hui, d'être dominés par elle - pour réorganiser
son travail (restructurer l'entreprise) afin d'en tirer le plus grand
profit. Une étude a d'ailleurs montré que le paradoxe
dit de Solow, énoncé au début des années
90 (" On voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques
de la productivité "), pouvait s'expliquer parce qu'à
l'époque, la proportion des entreprises qui s'étaient
réorganisées autour des nouvelles technologies n'était
pas suffisante pour aboutir effectivement à une augmentation
de la productivité globale. Celles qui avaient acheté
des ordinateurs sans se restructurer subissaient un coût supplémentaire
et, donc, une perte d'efficacité. Ce n'est qu'à partir
du moment où une majorité d'entreprises ont su intégrer
les nouvelles technologies dans leur organisation du travail que leur
effet sur la productivité devint visible, c'est-à-dire
à partir de 1996.
L'accoutumance à la technologie aurait, ainsi, des effets aussi
importants sur la productivité que la technologie elle-même,
mais ces effets ne se révéleraient qu'au fur et à
mesure des relations " réciproques " de l'homme à
la machine : l'apprentissage pour le premier, l'innovation pour être
encore mieux adapté aux besoins, pour la seconde. Tout compte
fait, il se peut que nous ne soyons encore qu'à l'aube de ce
processus d'appariement, et que l'avenir soit encore devant nous ! Mais
on perçoit que l'incertitude est plus grande qu'elle ne l'était
il y a seulement une année, et qu'il est encore prématuré
de parler de troisième révolution industrielle, comme
certains l'ont fait.
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