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Éditoriaux
du Monde
Une
double responsabilité
Pour une alternative aux licenciements -
L'Humanité
du 15 Mai 2001
Face à des plans qui priveraient d'emploi des dizaines
de milliers de salariés, mobilisations et propositions se succèdent.
Pour le président de l'Observatoire français des conjonctures
économiques (OFCE), les exigences de rendement démesurées
des actionnaires sont un facteur commun à nombre de plans de
licenciements. Mais il souligne aussi les effets néfastes des
politiques de taux d'intérêt élevés menées
durant quinze ans.
Une série de plans de licenciements sont tombés depuis
le mois de mars. Ont-ils, d'après vous, des raisons communes
?
Jean-Paul Fitoussi : Chaque plan de licenciements raconte une histoire
particulière. Il n'y a pas de lien nécessaire entre eux.
Ainsi, il n'y en a aucun entre celui de Marks & Spencer et celui
de Danone. Mais je ferai deux observations. Dans une société,
même en croissance, il y a en permanence des entreprises qui meurent
et d'autres qui naissent, et donc des licenciements et des embauches
: cela concerne à peu près quatre millions de personnes
par an. Seconde observation : dans un plan de licenciements, il y a
toujours une double responsabilité, celle du chef d'entreprise
et celle des politiques publiques. Le chef d'entreprise serait actuellement
exonéré dans la mesure où il est sous la coupe
d'actionnaires très exigeants en termes de rendement sur fonds
propres. Ce qui ne lui laisse pas d'autre choix, en quelque sorte, que
d'obéir au propriétaire. Cela renvoie à la question
de ce qui détermine des exigences de rendement aussi élevées
de la part des actionnaires. Là, j'y vois la responsabilité
des politiques publiques.
Pendant quinze ans, les pouvoirs publics ont pratiqué des politiques
de taux d'intérêt très élevés. Ce
qui signifie servir une rente très élevée aux détenteurs
de capital financier, aux créanciers. Cela a créé
une habitude. Une fois les taux d'intérêt un peu revenus
sur terre, les détenteurs du capital financier ont voulu continuer
sur leur lancée, et se sont donc mis à accroître
leurs exigences de rendement sur fonds propres.
Cet appétit est donc, pour vous, un facteur commun d'explication
de nombre des plans sociaux actuels ?
Jean-Paul Fitoussi : Oui. Maintenant, il y a un autre facteur : l'erreur
d'anticipation qui a été faite sur un certain nombre de
secteurs. Par exemple, dans la téléphonie mobile où,
je ne sais selon quelle rationalité, on avait juste poursuivi
la tendance de croissance alors qu'il ne s'agissait que d'une période
d'équipement ; une bonne estimation initiale aurait permis de
mieux calibrer les besoins par rapport aux débouchés.
On paie le prix de la mode de la nouvelle économie.
Il est beaucoup question des répercussions sur la croissance
française du ralentissement enregistré aux Etats-Unis.
Les plans de licenciements seraient-ils, pour les chefs d'entreprise,
une manière d'anticiper les conséquences d'une baisse
de la croissance ?
Jean-Paul Fitoussi : Je ne crois pas. On prévoit une vive reprise
aux Etats-Unis dès le second semestre de cette année.
Et la croissance se poursuit aujourd'hui à un rythme relativement
solide en Europe, malgré quelques à-coups. L'Europe vient
de traverser trois chocs presque sans dommage : le choc de la crise
asiatique, le mini choc pétrolier et celui dû au ralentissement
américain. Je ne crois pas qu'il y ait un retournement radical
d'anticipation des entrepreneurs. D'ailleurs, l'emploi continue de croître
; malgré ces plans de licenciements, il y a une création
nette d'emplois.
Les plans de licenciements d'aujourd'hui seraient-ils le prix à
payer, le retour de bâton social des nombreuses opérations
de fusions-acquisitions de ces dernières années ?
Jean-Paul Fitoussi : Des promesses inconsidérées de rendement
sur fonds propres ont été faites, qui ont présidé
aux concentrations. Ces promesses ne peuvent être tenues : il
n'est pas possible, sur la durée, d'accorder aux actionnaires
une rentabilité supérieure au taux de croissance. S'il
y a un décalage, si les actionnaires ont été trop
gourmands, cela se paye, ensuite, en termes de plans de licenciements
et de perte de la valeur de l'entreprise. Mais il faut bien voir la
dynamique initiale, celle d'une exigence forte de rendement, qui a probablement
accéléré les concentrations : on ne pouvait la
satisfaire que par ce qu'on appelle la croissance externe. Et, j'insiste,
cela souligne la responsabilité des politiques publiques dans
ce phénomène : pour moi, dans les évolutions actuelles,
il y a l'héritage de presque deux décennies de dysfonctionnement
des politiques publiques.
Que peuvent faire ces politiques publiques face à la situation
actuelle ? L'adoption de mesures visant à limiter le recours
aux licenciements est à l'ordre du jour...
Jean-Paul Fitoussi : Honnêtement, on peut faire un certain nombre
de choses pour améliorer le sort des personnels licenciés.
Mais pas beaucoup plus. Interdire les licenciements équivaudrait,
dans beaucoup de cas, à condamner l'entreprise ou à interdire
les faillites.
C'est pourtant une aspiration montante dans l'opinion publique...
Jean-Paul Fitoussi : Cette aspiration serait parfaitement légitime
en régime de propriété collective du capital. Elle
signifierait que chaque fois qu'une entreprise embauche quelqu'un, elle
crée un emploi à vie, alors qu'elle même n'est pas
assurée de sa durée de vie...
Il n'en reste pas moins que beaucoup de gens mettent en cause l'utilisation
de l'emploi comme simple variable d'ajustement, au gré d'impératifs
de rendement fixés par les actionnaires.
Jean-Paul Fitoussi : C'est là où les pouvoirs publics
sont dans une situation paradoxale. Parce que ce sont eux qui ont commencé
à faire de l'emploi une variable d'ajustement, en acceptant que,
pendant presque deux décennies, les taux d'intérêt
soient exorbitants. L'emploi a été la variable d'ajustement
pour lutter contre l'inflation. Il est donc difficile de faire tomber
brusquement cette responsabilité-là sur les entreprises.
Il y a de nouvelles politiques publiques à conduire, des politiques
de contrat de travail d'un nouveau type, prenant en charge le salarié
quel que soit son état, employé ou pas...
En lui donnant, en somme, une sécurité d'emploi ou
de formation ?
Jean-Paul Fitoussi : Voilà. Le salarié serait assuré
d'avoir une rémunération tout au long de la vie.
Ne faut-il pas, aussi, instaurer des droits nouveaux permettant aux
salariés et à leurs représentants d'intervenir,
non seulement sur un éventuel plan social, mais dans la gestion,
sur les choix stratégiques des entreprises ?
Jean-Paul Fitoussi : C'est tout à fait logique. Ce qui importe
pour la prospérité de l'entreprise, c'est le capital,
et ce n'est pas seulement le capital financier, ni le capital physique,
c'est aussi le capital humain. Et je ne vois pas pourquoi le capital
humain serait le seul exclu des décisions de gestion. Il y a
là un champ d'innovation sociale très important. Faire
participer les salariés au conseil d'administration me paraît
la moindre des choses.
A Vos yeux, néanmoins, c'est davantage sur les leviers de
politique macroéconomique qu'il faut agir pour sécuriser
la situation de l'emploi.
Jean-Paul Fitoussi : On sait très bien que les salariés
sont en position de force quand les entreprises ont besoin d'eux. Il
faut donc créer dans l'économie en permanence les conditions
pour que les entreprises aient toujours davantage besoin des salariés
que les salariés des entreprises. Ça, c'est la politique
de croissance.
Propos recueillis par Yves Housson.
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