| |
Information
presse :
Email :
sylvie.legolvan@ofce.sciences-po.fr
Articles de presse
2005
2004
2003
2002
2001
2000
1999
1998
1997
1996
1995
1994-1990
1989-1980
1979-1972
Éditoriaux
du Monde
Ce «
système ségrégatif » qui conduit à la « dislocation de la cité »
par Bertrand Bissuel
Le Monde,
6 novembre 2003
Le
Conseil d'analyse économique décrit, dans un rapport rendu public
mercredi 5 novembre, l'écart croissant entre communes aisées et
banlieues déshéritées. Sous l'effet de vingt-cinq années de chômage de
masse, les zones urbaines sensibles cumulent les handicaps et «
divergent de manière catastrophique »
Un
rapport du CONSEIL D'ANALYSE ÉCONOMIQUE, rendu public mercredi 5
novembre, décrit les mécanismes de ségrégation urbaine qui peuvent
conduire à une « dislocation de la cité ». En s'appuyant sur de
multiples recherches, ses auteurs constatent qu'un fossé de plus en plus
profond s'est creusé, ces dernières années, entre les communes riches
et, particulièrement, les ZONES URBAINES SENSIBLES. Ces dernières, selon
le document, « divergent de manière catastrophique » sous l'effet de «
vingt-cinq ans de CHÔMAGE DE MASSE ». Tendance d'autant plus
préoccupante qu'elle est entretenue par un « véritable système
ségrégatif » qui condamne ces zones urbaines à cumuler les handicaps : «
poches localisées de sous-emploi », concentration de ménages pauvres qui
conduisent à la FORMATION DE GHETTOS, surreprésentation des populations
immigrées.
COMMENT
expliquer que des populations défavorisées soient concentrées aux marges
de certaines villes ? Pourquoi les groupes sociaux les plus aisés
prennent-ils leurs distances avec ces zones de relégation ? Dans un
rapport rendu public mercredi 5 novembre, le Conseil d'analyse
économique (CAE) tente d'apporter de nouveaux éclairages sur la «
ségrégation urbaine ». Tout en s'appuyant sur les multiples recherches
disponibles dans le champ des sciences humaines, les auteurs de l'étude
- Jean-Paul Fitoussi, Eloi Laurent et Joël Maurice - jettent un regard
d'économistes sur une réalité « complexe », qui « porte en elle [le
risque d'] une dislocation de la cité ».
En quelques décennies, un fossé s'est creusé entre certaines banlieues
déshéritées et des communes riches : les premières se sont appauvries,
tandis que les secondes ont vu leur situation socio-économique
s'améliorer. Ces mouvements divergents sont très nets en Ile-de-France.
Ainsi, à Paris, les revenus des ménages étaient supérieurs de 15,3 % à
la moyenne régionale en 1996, alors que l'écart était deux fois moindre
douze ans auparavant. La Seine-Saint-Denis, elle, a subi le phénomène
inverse : en 1996, les ressources des familles étaient inférieures de
27,6 % à la moyenne des huit départements franciliens (contre - 18,5 %
en 1984). Dans certaines communes défavorisées, comme Grigny (Essonne)
ou La Courneuve (Seine-Saint-Denis), « le revenu moyen des foyers
fiscaux » s'est écroulé (- 15 % en douze ans).
PAUPÉRISATION
La concentration des inégalités a touché l'ensemble des zones urbaines
sensibles (ZUS), ces quelque 750 grands ensembles caractérisés par un
bâti « dégradé » et par un « déséquilibre accentué entre l'habitat et
l'emploi ». En 1990, la part des ménages dont le revenu provenait - pour
un quart au moins - de prestations sociales s'élevait à 26 % dans les
ZUS, contre 14 % dans l'agglomération à laquelle ces dernières étaient
rattachées. Dans plus de six cas sur dix, les habitants des ZUS vivaient
en HLM alors que, dans le reste de l'agglomération, 22 % de la
population occupaient un logement social. La proportion de jeunes,
d'immigrés, d'ouvriers et d'employés non qualifiés, de personnes sans
formation était - et reste - plus élevée qu'ailleurs. Enfin, le taux de
chômage dans les ZUS est passé de près de 19 % en 1990 à 25,4 %, neuf
ans plus tard; à l'extérieur des quartiers pauvres, cette progression a
été moins marquée (+ 2,8 points sur la même période, pour un ratio de
demandeurs d'emploi s'élevant à 14,3 % en 1999).
Depuis, les banlieues pauvres ont connu une relative embellie. Le
chômage a, en effet, fortement diminué dans les ZUS, de la fin 1998 à la
fin 2000 : - 23,8 %, soit une baisse comparable à celle observée en
métropole (- 26 %). Mais, d'après le CAE, cette amélioration n'a pas été
aussi franche pour « les catégories les plus défavorisées » (jeunes,
étrangers, travailleurs faiblement qualifiés, etc.).
Si des « poches localisées de sous-emploi » se sont enkystées dans les
quartiers pauvres, cela tient d'abord au fait qu'ils concentrent des
populations très exposées au risque du chômage (travailleurs peu
qualifiés, ouvriers, employés, etc.). En outre, les habitants des ZUS
partent avec un handicap lorsqu'ils veulent sortir du chômage : ils
mettent en moyenne près de 10,8 mois pour trouver du travail, contre un
peu moins de 10 pour les personnes vivant en dehors d'une cité
défavorisée, à profil équivalent (formation, origine, expérience
professionnelle, etc.). L'attente est encore plus longue pour « les
Français d'origine non européenne (11,65 mois) et les étrangers non
européens (12,15 mois) », mentionne le CAE. Plusieurs facteurs semblent
jouer : « comportements discriminatoires des employeurs », éloignement
des « circuits pertinents d'information » et des lieux de travail, etc.
Sous l'effet de « vingt-cinq années de chômage de masse », les ZUS «
divergent (...) de manière «catastrophique» », poursuivent les auteurs
du rapport. Une tendance d'autant plus préoccupante qu'elle « est
entretenue (...) par un véritable système ségrégatif ». Les inégalités
sociales ont, en effet, tendance à se perpétuer « à travers les
inégalités d'accès à l'éducation et à la formation, au logement et aux
équipements collectifs ».
En matière d'habitat, par exemple, le profil des résidants dans le parc
HLM a radicalement changé depuis les années 1970. Séduits par les aides
de l'Etat pour accéder à la propriété, les plus aisés sont partis,
tandis que des familles très modestes, voire fragiles, sont arrivées. En
2000, 18 % des ménages qui venaient de s'installer dans un logement
social situé en ZUS déclaraient percevoir l'un des minima sociaux
(RMI...). Dans plus de trois cas sur quatre, les « emménagés récents »
avaient des revenus inférieurs à 60 % du plafond de ressources.
Ce phénomène de paupérisation concerne, au premier chef, les immigrés,
compte tenu de leurs moyens financiers très inférieurs à la moyenne,
d'après le CAE. Il se traduit par une « concentration des ménages »
issus de l'immigration « non européenne » dans les « générations les
plus anciennes » du parc HLM, là où les loyers sont les moins coûteux.
LA PLACE
DES IMMIGRÉS
C'est ainsi que certains quartiers se spécialisent « dans le logement de
populations fragiles » et que s'amorce « une dérive vers la formation de
«ghettos» », estime le CAE. Cette ségrégation, ajoute-t-il, est
accentuée par le « fonctionnement libre du marché » : « Un ménage aisé
est toujours prêt à payer un prix (...) de logement plus élevé qu'un
ménage modeste » pour vivre dans des « pôles attractifs » (au regard de
l'emploi, du système de soins, des établissements scolaires, etc.).
Autour de ces zones privilégiées se forment donc « un premier cercle
occupé par les ménages disposant des revenus les plus élevés, puis des
couronnes circulaires successives rangées par ordre décroissant de
revenus disponibles », analyse le CAE.
Ces mouvements de polarisation posent une question « lancinante », celle
de « la place des immigrés dans la cité ». Ceux-ci sont « surreprésentés
» dans les ZUS, car « ils sont proportionnellement plus nombreux dans
les groupes sociaux les moins intégrés, notamment sur le marché du
travail ». Cependant, « une partie de l'opinion » considère que leur
situation est imputable « à leur origine ». « Les discriminations qui en
résultent exacerbent leurs difficultés sociales » et peuvent les amener
à « rechercher une intégration de substitution dans les activités
illicites ou le recours au communautarisme ». |