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Éditoriaux du Monde


Ce « système ségrégatif » qui conduit à la « dislocation de la cité » par Bertrand Bissuel
Le Monde, 6 novembre 2003

Le Conseil d'analyse économique décrit, dans un rapport rendu public mercredi 5 novembre, l'écart croissant entre communes aisées et banlieues déshéritées. Sous l'effet de vingt-cinq années de chômage de masse, les zones urbaines sensibles cumulent les handicaps et « divergent de manière catastrophique »

Un rapport du CONSEIL D'ANALYSE ÉCONOMIQUE, rendu public mercredi 5 novembre, décrit les mécanismes de ségrégation urbaine qui peuvent conduire à une « dislocation de la cité ». En s'appuyant sur de multiples recherches, ses auteurs constatent qu'un fossé de plus en plus profond s'est creusé, ces dernières années, entre les communes riches et, particulièrement, les ZONES URBAINES SENSIBLES. Ces dernières, selon le document, « divergent de manière catastrophique » sous l'effet de « vingt-cinq ans de CHÔMAGE DE MASSE ». Tendance d'autant plus préoccupante qu'elle est entretenue par un « véritable système ségrégatif » qui condamne ces zones urbaines à cumuler les handicaps : « poches localisées de sous-emploi », concentration de ménages pauvres qui conduisent à la FORMATION DE GHETTOS, surreprésentation des populations immigrées.

COMMENT expliquer que des populations défavorisées soient concentrées aux marges de certaines villes ? Pourquoi les groupes sociaux les plus aisés prennent-ils leurs distances avec ces zones de relégation ? Dans un rapport rendu public mercredi 5 novembre, le Conseil d'analyse économique (CAE) tente d'apporter de nouveaux éclairages sur la « ségrégation urbaine ». Tout en s'appuyant sur les multiples recherches disponibles dans le champ des sciences humaines, les auteurs de l'étude - Jean-Paul Fitoussi, Eloi Laurent et Joël Maurice - jettent un regard d'économistes sur une réalité « complexe », qui « porte en elle [le risque d'] une dislocation de la cité ».
En quelques décennies, un fossé s'est creusé entre certaines banlieues déshéritées et des communes riches : les premières se sont appauvries, tandis que les secondes ont vu leur situation socio-économique s'améliorer. Ces mouvements divergents sont très nets en Ile-de-France. Ainsi, à Paris, les revenus des ménages étaient supérieurs de 15,3 % à la moyenne régionale en 1996, alors que l'écart était deux fois moindre douze ans auparavant. La Seine-Saint-Denis, elle, a subi le phénomène inverse : en 1996, les ressources des familles étaient inférieures de 27,6 % à la moyenne des huit départements franciliens (contre - 18,5 % en 1984). Dans certaines communes défavorisées, comme Grigny (Essonne) ou La Courneuve (Seine-Saint-Denis), « le revenu moyen des foyers fiscaux » s'est écroulé (- 15 % en douze ans).

PAUPÉRISATION
La concentration des inégalités a touché l'ensemble des zones urbaines sensibles (ZUS), ces quelque 750 grands ensembles caractérisés par un bâti « dégradé » et par un « déséquilibre accentué entre l'habitat et l'emploi ». En 1990, la part des ménages dont le revenu provenait - pour un quart au moins - de prestations sociales s'élevait à 26 % dans les ZUS, contre 14 % dans l'agglomération à laquelle ces dernières étaient rattachées. Dans plus de six cas sur dix, les habitants des ZUS vivaient en HLM alors que, dans le reste de l'agglomération, 22 % de la population occupaient un logement social. La proportion de jeunes, d'immigrés, d'ouvriers et d'employés non qualifiés, de personnes sans formation était - et reste - plus élevée qu'ailleurs. Enfin, le taux de chômage dans les ZUS est passé de près de 19 % en 1990 à 25,4 %, neuf ans plus tard; à l'extérieur des quartiers pauvres, cette progression a été moins marquée (+ 2,8 points sur la même période, pour un ratio de demandeurs d'emploi s'élevant à 14,3 % en 1999).
Depuis, les banlieues pauvres ont connu une relative embellie. Le chômage a, en effet, fortement diminué dans les ZUS, de la fin 1998 à la fin 2000 : - 23,8 %, soit une baisse comparable à celle observée en métropole (- 26 %). Mais, d'après le CAE, cette amélioration n'a pas été aussi franche pour « les catégories les plus défavorisées » (jeunes, étrangers, travailleurs faiblement qualifiés, etc.).
Si des « poches localisées de sous-emploi » se sont enkystées dans les quartiers pauvres, cela tient d'abord au fait qu'ils concentrent des populations très exposées au risque du chômage (travailleurs peu qualifiés, ouvriers, employés, etc.). En outre, les habitants des ZUS partent avec un handicap lorsqu'ils veulent sortir du chômage : ils mettent en moyenne près de 10,8 mois pour trouver du travail, contre un peu moins de 10 pour les personnes vivant en dehors d'une cité défavorisée, à profil équivalent (formation, origine, expérience professionnelle, etc.). L'attente est encore plus longue pour « les Français d'origine non européenne (11,65 mois) et les étrangers non européens (12,15 mois) », mentionne le CAE. Plusieurs facteurs semblent jouer : « comportements discriminatoires des employeurs », éloignement des « circuits pertinents d'information » et des lieux de travail, etc.
Sous l'effet de « vingt-cinq années de chômage de masse », les ZUS « divergent (...) de manière «catastrophique» », poursuivent les auteurs du rapport. Une tendance d'autant plus préoccupante qu'elle « est entretenue (...) par un véritable système ségrégatif ». Les inégalités sociales ont, en effet, tendance à se perpétuer « à travers les inégalités d'accès à l'éducation et à la formation, au logement et aux équipements collectifs ».
En matière d'habitat, par exemple, le profil des résidants dans le parc HLM a radicalement changé depuis les années 1970. Séduits par les aides de l'Etat pour accéder à la propriété, les plus aisés sont partis, tandis que des familles très modestes, voire fragiles, sont arrivées. En 2000, 18 % des ménages qui venaient de s'installer dans un logement social situé en ZUS déclaraient percevoir l'un des minima sociaux (RMI...). Dans plus de trois cas sur quatre, les « emménagés récents » avaient des revenus inférieurs à 60 % du plafond de ressources.
Ce phénomène de paupérisation concerne, au premier chef, les immigrés, compte tenu de leurs moyens financiers très inférieurs à la moyenne, d'après le CAE. Il se traduit par une « concentration des ménages » issus de l'immigration « non européenne » dans les « générations les plus anciennes » du parc HLM, là où les loyers sont les moins coûteux.

LA PLACE DES IMMIGRÉS
C'est ainsi que certains quartiers se spécialisent « dans le logement de populations fragiles » et que s'amorce « une dérive vers la formation de «ghettos» », estime le CAE. Cette ségrégation, ajoute-t-il, est accentuée par le « fonctionnement libre du marché » : « Un ménage aisé est toujours prêt à payer un prix (...) de logement plus élevé qu'un ménage modeste » pour vivre dans des « pôles attractifs » (au regard de l'emploi, du système de soins, des établissements scolaires, etc.). Autour de ces zones privilégiées se forment donc « un premier cercle occupé par les ménages disposant des revenus les plus élevés, puis des couronnes circulaires successives rangées par ordre décroissant de revenus disponibles », analyse le CAE.
Ces mouvements de polarisation posent une question « lancinante », celle de « la place des immigrés dans la cité ». Ceux-ci sont « surreprésentés » dans les ZUS, car « ils sont proportionnellement plus nombreux dans les groupes sociaux les moins intégrés, notamment sur le marché du travail ». Cependant, « une partie de l'opinion » considère que leur situation est imputable « à leur origine ». « Les discriminations qui en résultent exacerbent leurs difficultés sociales » et peuvent les amener à « rechercher une intégration de substitution dans les activités illicites ou le recours au communautarisme ».