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Éditoriaux du Monde


La bourse ou l´emploi ?
Le Monde du 17 mai 2001

L'ANNONCE en rafale de plans de licenciement a suscité révolte et incompréhension. Une mauvaise pédagogie a tenté de récupérer ces réactions légitimes. Les coupables usuels ont été convoqués ; en vrac, la Bourse, les actionnaires, les erreurs de gestion, le cynisme des chefs d'entreprise, etc. Mais les situations auxquelles s'appliquaient ces discours généreux étaient fort hétérogènes. Que faire si les Français en particulier et les Européens en général ne veulent pas changer aussi souvent de téléphones mobiles que les constructeurs ne l'anticipaient ? Que faire si des entreprises découvrent que leur investissement n'est plus suffisamment rentable ? Faut-il interdire les licenciements et donc, pour être cohérent, établir une loi interdisant! les fermetures d'entreprises ? Cela est concevable, mais encore faudrait-il que l'on changeât de système économique. Or depuis deux décennies nous vivons une transition, celle de l'économie mixte vers l'économie de marché, comme l'atteste la quasi-disparition du premier concept de tous les discours.

La grande affaire des deux dernières décennies fut bien la réhabilitation politique du profit et de la sphère du marché. L'Europe a pour l'instant adopté une "Constitution libérale", confiant l'essentiel du pouvoir économique à deux institutions indépendantes, la Banque centrale européenne et la direction de la concurrence de la Commission européenne. Les politiques publiques ne peuvent à la fois inciter les entreprises à être plus compétitives et leur interdire de s'adapter aux variations de leur environnement. On ne peut non plus feindre de soudainement découvrir ce qu'il y a de violent dans un plan de licenciement, après avoir fait de l'aggravation du chômage l'instrument premier des politiques économiques. On feint aussi de découvrir la grande fragilité des personnels licenciés, alors même que l'on sait que c'est c! ette fragilité qui, en modifiant les rapports de force entre salariés et entrepreneurs, a suscité la modération salariale, que l'on veut aujourd'hui ériger en principe intangible de saine gestion.

Il y a, en bref, dans les plans de licenciement, une part de responsabilité publique dont les gouvernements ne peuvent s'exonérer aussi facilement. Pour passer d'un régime à l'autre, d'une économie mixte dominée par la sphère publique à une économie de marché dominée par les intérêts privés, notamment ceux des détenteurs du capital financier, il fallait accomplir une révolution.

Il fallait offrir une rémunération plus élevée aux épargnants, ce qui, de surcroît, avait le grand avantage de réduire l'inflation. Cela fut fait au début des années 1980 (sous le leadership des pays anglo-saxons), dans la quasi-totalité des pays de la planète.

Depuis, les créanciers connaissent une période faste : des taux d'intérêt réels courts et longs voisins de 4 %, aux fluctuations conjoncturelles près. Certains pays firent "mieux" que d'autres en offrant des rémunérations encore plus élevées, la France notamment, jusqu'en 1995. Le nombre de plans de licenciement induit par cette évolution est considérable. Il faut que le capital investi dans l'entreprise ait au moins une rentabilité supérieure à celle d'un placement financier sans risque pour que l'activité d'entreprise mérite d'être poursuivie. Et le moyen d'y parvenir pour des entreprises habituées à des taux nuls ou négatifs dans les années 1970 ne peut être que de se restructurer et de diminuer leurs coûts, notamment leurs coûts salariaux. Les plans de licenciement font évidemment partie d'u! ne telle adaptation.

Le fait qu'une entreprise dégage des bénéfices ne nous dit donc rien quant à sa profitabilité et à la probabilité de sa survie. Ce qui importe, comme l'affaire Danone l'a une nouvelle fois illustré, c'est l'écart entre la rentabilité du capital dans l'entreprise et le taux d'intérêt. Si la première est inférieure au second, l'entreprise doit procéder à des adaptations de coûts et/ou à des restructurations, sous peine de voir le cours de ses actions s'effondrer et devenir la proie facile d'une OPA.

Le plan de licenciement qui s'en- suivrait serait alors autrement plus radical que celui initialement prévu. La Bourse ne fait qu'enregistrer les conséquences sur la valeur de l'action de l'augmentation des profits futurs dus à la baisse des coûts : la valorisation boursière de l'entreprise s'accroît si la restructuration conduit à l'anticipation d'une augmentation des dividendes. La Bourse est agnostique ; elle augmente quand la profitabilité des entreprises augmente, quelle qu'en soit la cause : un plan de licenciement ou, au contraire, une augmentation des effectifs consécutive à une amélioration des perspectives de croissance.

EXIGENCES EXORBITANTES

On comprend mieux ainsi pourquoi les responsabilités sont partagées entre l'entrepreneur, dont la qualité de la gestion détermine le rendement du capital, et les pouvoirs publics, qui influencent l'évolution des taux d'intérêt. Une augmentation des taux d'intérêt est en quelque sorte un appel à licenciement, puisqu'elle réduit la profitabilité des entreprises. Même lorsque ces augmentations sont justifiées, comme le remarque Paul Krugman, "la scène demeure franchement laide : quand la Fed -augmente ses taux-, cela signifie littéralement qu'un groupe de personnes aisées en costume ou tailleur agissent délibérément pour limiter les perspectives d'emploi de certains de leurs concitoyens parmi les plus modestes".

Mais, depuis quelques années, les choses ont empiré. Le niveau anormalement élevé des taux d'intérêt pendant presque vingt ans est un phénomène singulier dans l'histoire du capitalisme occidental. Il a modifié les rapports de force entre détenteurs du capital financier et entreprises. Il n'est dès lors pas étonnant qu'à cette phase ait succédé une période où malgré la baisse des taux, qui aurait dû induire une baisse des taux de profit souhaité, les détenteurs de capitaux font valoir des exigences exorbitantes de retour sur fonds propres : on parle couramment de 10 % à 15 %. Or une telle exigence est impossible à satisfaire de façon pérenne, sauf par l'absurde, à savoir un effondrement des cours boursiers.

C'est un modèle bien connu des sciences de la nature : si les prédateurs prélèvent trop sur leur proie, ils risquent eux-mêmes de mourir d'inanition, la population des proies n'étant plus suffisante pour assurer leur survie. Mais dans le court terme, les tentatives des entrepreneurs de satisfaire aux exigences des actionnaires se soldent par davantage de licenciements ou davantage d'investissements risqués qui accroissent la probabilité de plans de licenciement futurs.

Pour réduire la fréquence des plans sociaux, il faudrait déployer de grands efforts de pédagogie auprès des épargnants, plutôt que de leur promettre des miracles : la valeur d'une action ne peut croître durablement plus vite que le marché de l'entreprise ; autrement dit, des exigences de rendement trop élevées, relativement à la croissance des marchés, ont toutes chances de se solder par des pertes en capital.

Il est, enfin, au moins deux raisons pour lesquelles les plans de licenciement semblent aujourd'hui plus inacceptables qu'hier.

D'abord, le retour de la croissance et la baisse du chômage accroissent le pouvoir de négociation des salariés et renforcent leur détermination. Ensuite, et peut-être sous l'effet des excès de la nouvelle économie, les gens ont compris que la qualité des "ressources humaines" jouait un rôle déterminant dans la valorisation boursière des entreprises.

Dès lors, au nom de quelle rationalité exclut-on le "capital humain" de la gestion de l'entreprise ? Les détenteurs du capital financier risquent de perdre leur mise, et c'est pourquoi leur participation est légitime. Mais parce que les salariés risquent de surcroît d'y perdre leur avenir, on ne comprendrait pas que leur participation aux décisions ne soit pas structurellement organisée : toutes les formes de capital doivent présider aux destinées de l'entreprise.