|
Information
presse :
Email :
sylvie.legolvan@ofce.sciences-po.fr
Articles de presse
2005
2004
2003
2002
2001
2000
1999
1998
1997
1996
1995
1994-1990
1989-1980
1979-1972
Éditoriaux
du Monde
La
bourse ou l´emploi ?
Le
Monde du 17 mai 2001
L'ANNONCE en rafale de plans de
licenciement a suscité révolte et incompréhension. Une mauvaise
pédagogie a tenté de récupérer ces réactions légitimes. Les coupables
usuels ont été convoqués ; en vrac, la Bourse, les actionnaires, les
erreurs de gestion, le cynisme des chefs d'entreprise, etc. Mais les
situations auxquelles s'appliquaient ces discours généreux étaient
fort hétérogènes. Que faire si les Français en particulier et les
Européens en général ne veulent pas changer aussi souvent de
téléphones mobiles que les constructeurs ne l'anticipaient ? Que faire
si des entreprises découvrent que leur investissement n'est plus
suffisamment rentable ? Faut-il interdire les licenciements et donc,
pour être cohérent, établir une loi interdisant! les fermetures
d'entreprises ? Cela est concevable, mais encore faudrait-il que l'on
changeât de système économique. Or depuis deux décennies nous vivons
une transition, celle de l'économie mixte vers l'économie de marché,
comme l'atteste la quasi-disparition du premier concept de tous les
discours.
La grande affaire des deux dernières
décennies fut bien la réhabilitation politique du profit et de la
sphère du marché. L'Europe a pour l'instant adopté une "Constitution
libérale", confiant l'essentiel du pouvoir économique à deux
institutions indépendantes, la Banque centrale européenne et la
direction de la concurrence de la Commission européenne. Les
politiques publiques ne peuvent à la fois inciter les entreprises à
être plus compétitives et leur interdire de s'adapter aux variations
de leur environnement. On ne peut non plus feindre de soudainement
découvrir ce qu'il y a de violent dans un plan de licenciement, après
avoir fait de l'aggravation du chômage l'instrument premier des
politiques économiques. On feint aussi de découvrir la grande
fragilité des personnels licenciés, alors même que l'on sait que c'est
c! ette fragilité qui, en modifiant les rapports de force entre
salariés et entrepreneurs, a suscité la modération salariale, que l'on
veut aujourd'hui ériger en principe intangible de saine gestion.
Il y a, en bref, dans les plans de
licenciement, une part de responsabilité publique dont les
gouvernements ne peuvent s'exonérer aussi facilement. Pour passer d'un
régime à l'autre, d'une économie mixte dominée par la sphère publique
à une économie de marché dominée par les intérêts privés, notamment
ceux des détenteurs du capital financier, il fallait accomplir une
révolution.
Il fallait offrir une rémunération plus
élevée aux épargnants, ce qui, de surcroît, avait le grand avantage de
réduire l'inflation. Cela fut fait au début des années 1980 (sous le
leadership des pays anglo-saxons), dans la quasi-totalité des pays de
la planète.
Depuis, les créanciers connaissent une
période faste : des taux d'intérêt réels courts et longs voisins de 4
%, aux fluctuations conjoncturelles près. Certains pays firent "mieux"
que d'autres en offrant des rémunérations encore plus élevées, la
France notamment, jusqu'en 1995. Le nombre de plans de licenciement
induit par cette évolution est considérable. Il faut que le capital
investi dans l'entreprise ait au moins une rentabilité supérieure à
celle d'un placement financier sans risque pour que l'activité
d'entreprise mérite d'être poursuivie. Et le moyen d'y parvenir pour
des entreprises habituées à des taux nuls ou négatifs dans les années
1970 ne peut être que de se restructurer et de diminuer leurs coûts,
notamment leurs coûts salariaux. Les plans de licenciement font
évidemment partie d'u! ne telle adaptation.
Le fait qu'une entreprise dégage des
bénéfices ne nous dit donc rien quant à sa profitabilité et à la
probabilité de sa survie. Ce qui importe, comme l'affaire Danone l'a
une nouvelle fois illustré, c'est l'écart entre la rentabilité du
capital dans l'entreprise et le taux d'intérêt. Si la première est
inférieure au second, l'entreprise doit procéder à des adaptations de
coûts et/ou à des restructurations, sous peine de voir le cours de ses
actions s'effondrer et devenir la proie facile d'une OPA.
Le plan de licenciement qui s'en-
suivrait serait alors autrement plus radical que celui initialement
prévu. La Bourse ne fait qu'enregistrer les conséquences sur la valeur
de l'action de l'augmentation des profits futurs dus à la baisse des
coûts : la valorisation boursière de l'entreprise s'accroît si la
restructuration conduit à l'anticipation d'une augmentation des
dividendes. La Bourse est agnostique ; elle augmente quand la
profitabilité des entreprises augmente, quelle qu'en soit la cause :
un plan de licenciement ou, au contraire, une augmentation des
effectifs consécutive à une amélioration des perspectives de
croissance.
EXIGENCES EXORBITANTES
On comprend mieux ainsi pourquoi les
responsabilités sont partagées entre l'entrepreneur, dont la qualité
de la gestion détermine le rendement du capital, et les pouvoirs
publics, qui influencent l'évolution des taux d'intérêt. Une
augmentation des taux d'intérêt est en quelque sorte un appel à
licenciement, puisqu'elle réduit la profitabilité des entreprises.
Même lorsque ces augmentations sont justifiées, comme le remarque Paul
Krugman, "la scène demeure franchement laide : quand la Fed
-augmente ses taux-, cela signifie littéralement qu'un groupe de
personnes aisées en costume ou tailleur agissent délibérément pour
limiter les perspectives d'emploi de certains de leurs concitoyens
parmi les plus modestes".
Mais, depuis quelques années, les
choses ont empiré. Le niveau anormalement élevé des taux d'intérêt
pendant presque vingt ans est un phénomène singulier dans l'histoire
du capitalisme occidental. Il a modifié les rapports de force entre
détenteurs du capital financier et entreprises. Il n'est dès lors pas
étonnant qu'à cette phase ait succédé une période où malgré la baisse
des taux, qui aurait dû induire une baisse des taux de profit
souhaité, les détenteurs de capitaux font valoir des exigences
exorbitantes de retour sur fonds propres : on parle couramment de 10 %
à 15 %. Or une telle exigence est impossible à satisfaire de façon
pérenne, sauf par l'absurde, à savoir un effondrement des cours
boursiers.
C'est un modèle bien connu des sciences
de la nature : si les prédateurs prélèvent trop sur leur proie, ils
risquent eux-mêmes de mourir d'inanition, la population des proies
n'étant plus suffisante pour assurer leur survie. Mais dans le court
terme, les tentatives des entrepreneurs de satisfaire aux exigences
des actionnaires se soldent par davantage de licenciements ou
davantage d'investissements risqués qui accroissent la probabilité de
plans de licenciement futurs.
Pour réduire la fréquence des plans
sociaux, il faudrait déployer de grands efforts de pédagogie auprès
des épargnants, plutôt que de leur promettre des miracles : la valeur
d'une action ne peut croître durablement plus vite que le marché de
l'entreprise ; autrement dit, des exigences de rendement trop élevées,
relativement à la croissance des marchés, ont toutes chances de se
solder par des pertes en capital.
Il est, enfin, au moins deux raisons
pour lesquelles les plans de licenciement semblent aujourd'hui plus
inacceptables qu'hier.
D'abord, le retour de la croissance et
la baisse du chômage accroissent le pouvoir de négociation des
salariés et renforcent leur détermination. Ensuite, et peut-être sous
l'effet des excès de la nouvelle économie, les gens ont compris que la
qualité des "ressources humaines" jouait un rôle déterminant dans la
valorisation boursière des entreprises.
Dès lors, au nom de quelle rationalité
exclut-on le "capital humain" de la gestion de l'entreprise ? Les
détenteurs du capital financier risquent de perdre leur mise, et c'est
pourquoi leur participation est légitime. Mais parce que les salariés
risquent de surcroît d'y perdre leur avenir, on ne comprendrait pas
que leur participation aux décisions ne soit pas structurellement
organisée : toutes les formes de capital doivent présider aux
destinées de l'entreprise.
|