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Éditoriaux
du Monde
La
redécouverte de l'Etat
Le
Monde du 22 septembre 2001
On
attend des économistes qu'ils donnent des réponses d'économistes.
Quoi de plus normal ? Quel sera l'effet de tel ou tel événement
sur notre portefeuille ? Mais parfois, lorsque la réponse est
à la fois évidente et impossible, il arrive que ces derniers
n'aient pas envie de répondre.
Elle est évidente, parce qu'elle est contenue dans la question
: l'effet (à court terme) d'un événement extrême,
catastrophique, sur nos économies ne saurait être spontanément
favorable.
Elle est impossible, parce que nous n'avons pas le savoir pour supputer
les conséquences d'un événement absolument nouveau
en raison de son ampleur et des circonstances qui l'accompagnent.
Il est des événements qui provoquent des ruptures, des
bifurcations et d'autres qui ne font que troubler transitoirement l'ordre
du monde. A laquelle de ces deux catégories appartient la tragédie
qui a frappé New York la semaine dernière ?
On est alors tenté de raisonner mécaniquement, d'appliquer
des schémas qui fonctionnent en temps "normaux" à
une situation qui pourrait être le prélude à des
temps nouveaux. On dira, par exemple, que la crainte du quotidien entretient
la peur du futur et que cela n'est favorable ni à la consommation
ni à l'investissement ; que, compte tenu des conditions initiales
de ralentissement quasi généralisé qui caractérisent
le monde, cela ne peut que précipiter une récession que
certains avaient déjà annoncée.
On ajoutera, pour faire bonne mesure, le risque d'une évolution
défavorable du prix du pétrole et celui d'une fin catastrophique
du krach rampant qui caractérise les places boursières
depuis plus d'un an. Oui, on peut dire cela, et, comme toute prophétie,
elle pourrait s'avérer autoréalisatrice.
On perçoit bien en même temps ce qu'une telle prédiction
aurait d'infondé car il y a bien autre chose que "de la
conjoncture" dans un événement qui pourrait présider
à une autre organisation du monde. Elle ne prend pas en compte
la médiation du politique. Celle-ci pourrait, il est vrai, ne
pas être à la hauteur, mais il est une probabilité
qu'elle le soit. De toute façon, du seul fait de son existence,
on ne peut raisonner de façon mécanique. Même en
temps normal, les économistes ne savent généralement
pas prévoir les récessions et sous-estiment l'ampleur
des "booms".
Les archives des prévisions économiques des trois dernières
décennies l'illustrent abondamment : les économistes avaient
prévu la récession de 1988... qui ne s'est pas produite,
mais non celle de 1993 qui fut en Europe l'une des plus fortes de l'après-guerre.
Il y a de nombreuses raisons à cela, la plus satisfaisante pour
l'esprit est de penser qu'un accident annoncé ne devrait pas
se produire et qu'ainsi les seuls qui adviennent sont imprévisibles.
Les gouvernements font généralement leur métier
en empêchant l'émergence d'une crise future, lorsque les
données du présent permettent de l'anticiper. On apprend
beaucoup des événements extrêmes mais, par définition,
on ne peut les prévoir. Il n'y a aucune honte à avouer
cette ignorance.
On pourrait alors dessiner un autre scénario. L'avenir économique
est inscrit dans un enchevêtrement de décisions interdépendantes
des agents publics et privés. L'évolution libérale
de nos sociétés a conduit presque partout à vouloir
limiter l'espace des décisions publiques, à déclarer
l'impuissance des Etats sous prétexte de mondialisation. Mais
comme il est normal, chaque fois qu'un événement extrême
se produit, les populations redécouvrent avec acuité le
besoin du collectif, l'intérêt d'être gouverné,
l'importance des services publics et de leur bon fonctionnement. On
craint alors une baisse de la demande privée au moment même
ou l'on perçoit l'immense utilité de la dépense
publique et plus généralement de toutes les protections
qu'elle assure. Le Congrès des Etats-Uni! s a voté un
crédit égal au double de celui que le président
demandait. La Fed et la Banque centrale européenne ont baissé
le même jour leur taux d'intérêt d'un demi-point.
Je suppose qu'en Europe le débat sur les déficits, jusqu'à
présent arithmétique, prendra davantage de hauteur. Les
conséquences économiques de ce drame, au-delà du
très court terme, ne pourront donc être appréciées
indépendamment des réponses politiques qu'il suscitera.
Ces réponses sont multidimensionnelles dans l'ordre interne comme
dans celui de la coopération internationale, y compris l'aide
au développement. L'événement implique, en effet,
un changement structurel dans la coopération entre nations quel
que soit le niveau de développement qui les caractérise,
une autre conception de la mondialisation. C'est une uvre de longue
haleine. La mondialisation redevient affaire de gouvernement plutôt
que gouvernement des affaires. Les fractures qui séparent le
monde, entre pays pauvres et pays riches comme au sein de ces derniers,
apparaissent encore moins acceptables. On comprend mieux que la mondialisation
est aussi un discours rhétorique de légitimation des gains
des gagnants - entre nations comme à l'intérieur des nations
- et qu'il sert fréquemment les intérêts d'un corporatisme
de riches. C'est la structure du mond! e tel qu'il est qui permet aux
uns de gagner et aux autres de perdre, davantage que le mérite
comparé de chacun.
Mais si l'événement invite à repenser l'organisation
du monde en même temps que la souveraineté des nations
- beaucoup plus grande qu'on ne le pense et ne le dit -, il convient
de se garder de toute naïveté, de se méfier des raccourcis
commodes que notre culpabilité de personnes bien nourries nous
incite à prendre. Les pays occidentaux ont fréquemment
usé de leur puissance et du pouvoir de persuasion que donne l'argent
pour exploiter des pays pauvres, ou pour maintenir au pouvoir, en ces
pays, des régimes corrompus.
GLOBALISATION
Certes. Mais nombre de ces pays sont aussi sous la domination de totalitarismes
qui n'ont comme moyen de perdurer que celui de maintenir leur population
en état d'extrême pauvreté, en situation de ne pouvoir
accéder à l'éducation, sauf celle qui glorifie
le totalitarisme lui-même. Il est en un sens vrai que la globalisation
met en relations économiques et financières des sociétés
qui vivent en des siècles différents, du Moyen Age au
XXIe siècle. Il nous faut comprendre que ce déséquilibre
"chronologique" ne peut seulement être combattu par
l'exportation des marchandises ou des capitaux, mais surtout par le
soutien de la démocratie et de la justice sociale, quoi qu'il
en coûte aux intérêts géopolitiques immédiats
des pays riches. C'est l'absence de démocratie, beaucoup plus
que la parcimonie de l'aide financière, ! qui maintient la population
de nombre de pays en développement dans la pauvreté et
la misère morale.
La récession de demain n'est inscrite dans les données
d'aujourd'hui que si la mécanique des comportements individuels
ne rencontrait pas l'action politique. Mais il existe une possibilité
que le XXIe siècle s'ouvre aussi sur une réhabilitation
du politique. Autrement la récession ajouterait à la violence
meurtrière la violence économique, dont on sait qu'elle
a toujours frappé de façon disproportionnée les
pays les plus fragiles, c'est-à-dire les plus pauvres.
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