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Éditoriaux
du Monde
Retraites
: le vrai problème c'est le chômage
Le
Monde du 5 mars 2001
L'URGENCE
de la question des retraites naîtrait de l'exigence morale de
ne pas faire peser sur les générations futures la charge
insupportable de faire vivre la population inactive. Or il n'existe
aucun moyen financier de réduire cette charge, aucun changement
de régime qui permettrait d'aboutir à pareil résultat.
La question des retraites est une question réelle, le partage,
année après année, du revenu national entre actifs
et inactifs. Si la population âgée de plus de dix-huit
ans est de cent et qu'il existe trente inactifs, il faudra affecter,
quel que soit le régime, une part de la production nationale
à la survie des " vieux ", disons 20 % (car les actifs
doivent aussi subvenir aux besoins des jeunes), si l'on veut que les
retraités aient le même niveau de vie que la moyenne
des actifs. Certes on peut faire en sorte que cette part soit la plus
faible possible, bien inférieure par exemple à 20 %,
mais cela signifie que l'on accepte une sérieuse dégradation
du sort des retraités, au profit transitoire des générations
actives présentes, qui auront moins à cotiser.
Ce bénéfice n'est que passager, car ces mêmes
générations se trouveront bien dépourvues lorsqu'elles
seront à la retraite. Il n'existe aucune raison pour que les
nouvelles générations actives acceptent ce que les anciennes
ont refusé, à savoir un prélèvement supérieur
sur leurs revenus. En fait, en arbitrant immédiatement au profit
de leur revenu d'activité, et au détriment des générations
déjà à la retraite, les générations
actives arbitrent en même temps à leur détriment
lorsqu'elles-mêmes seront plus âgées. C'est en
ce sens que les cotisations aux régimes de retraites constituent
un revenu différé, et non une charge. Le montant des
cotisations détermine directement le niveau de vie pendant
toute la période de retraite.
On comprend mieux maintenant que rien dans cette affaire ne relève
de la générosité, mais d'un arbitrage entre présent
et futur auquel procèdent les individus. Si je ne contribue
en rien aujourd'hui, je n'aurai rien demain, lorsque j'aurai cessé
toute activité. Pour dire les choses de façon plus emphatique,
si aujourd'hui je renie mes parents, je m'expose au risque d'être
renié par mes enfants.
C'est pure myopie que de considérer les contributions aux régimes
de retraite comme autant d'amputation du pouvoir d'achat. Elles consistent
en réalité à lisser le niveau de consommation
pendant toute la durée de vie. Plus aujourd'hui signifie moins
demain, et vice versa. C'est parce que nous vivons dans des sociétés
qui ont perdu le sens du long terme, où l'avenir est déprécié,
que nous avons tendance à percevoir les prélèvements
pour la retraite comme autant d'amputations de notre train de vie.
Et que nous considérons que nous sommes plus pauvres parce
que nous vivons plus longtemps !
Mais j'entends souvent dire que la création d'un régime
par capitalisation permettrait à la fois d'enrichir les actifs,
dont l'épargne (et donc le patrimoine) croîtrait, et
de soulager les générations futures, dont les cotisations
n'auront pas à augmenter. Un vrai miracle, en ce sens que toute
la chaîne des générations en profiterait. Examinons
ce tour de force de plus près. Les actifs devront contribuer
à des fonds de pension, ce qui est équivalent à
une augmentation des cotisations et donc à une baisse du revenu
disponible. Certes, en contrepartie, ils acquièrent des droits
à pension, c'est-à-dire une part de propriété
sur la production des générations à venir. Mais
alors ces dernières subiront, comme dans un régime par
répartition, un prélèvement sur la production
réalisée grâce à leur travail. C'est ce
travail, et lui seul, qui permettra de rémunérer l'épargne
des individus qui auront cessé toute activité de production.
La capitalisation ne peut donc pas, à l'échelle de la
société, réduire la contribution des actifs au
financement des retraites et se substituer aux transferts intergénérationnels
directs (entre générations actives et retraitées
vivant au même moment). S'il n'est pas possible d'échapper
à ces transferts, leur montant dépend directement du
rapport entre inactifs et actifs et s'élève nécessairement
lorsque ce rapport augmente.
Dans le demi-siècle à venir, il est de l'ordre de la
certitude que ce rapport augmentera, sous l'effet transitoire de l'arrivée
à l'âge de la retraite des générations
du baby-boom, mais surtout sous l'effet permanent des variables démographiques
: baisse de la fécondité et allongement de la durée
de vie. Il est de nombreuses façons de faire face à
une telle situation, toutes impliquent un arbitrage entre la consommation
pendant la vie active et celle pendant la période de retraite.
QUATRE SOLUTIONS
La première consiste à ne rien changer au système
et à laisser les cotisations augmenter au fur et à mesure
que s'accroît le nombre de retraités relativement à
celui des actifs. Parce que ce rapport, aujourd'hui de 0,52, ne commencera
à augmenter qu'à partir de 2006 (voire 2010 si la situation
du marché du travail continue de s'améliorer), pour
passer à 0,64 en 2020 et à 0,84 en 2040, la question
n'a pas l'urgence que certains affirment pour inquiéter les
gens et les pousser vers des arrangements privés. Le contrat
intergénérationnel est alors clair : chaque génération
accepte la charge de ses parents, sachant qu'elle sera supportée
par ses enfants parvenus à l'âge adulte. Les variations
démographiques peuvent engendrer d'apparentes inégalités
au profit des générations qui ont eu beaucoup d'enfants
comme celles qui sont parvenues à l'âge de la retraite
dans les années 1980.
Mais ces inégalités sont pour ainsi dire équitables,
ces générations ayant accepté, au détriment
de leur niveau de vie, d'accroître leurs transferts vers les
jeunes. Contrairement aux affirmations de certains, un tel système
n'est nullement défavorable à la croissance. Les cotisations
des uns étant le revenu des autres, la dépense globale
n'en est en rien affectée.
Mais, entend-on dire aussi, l'augmentation des prélèvements
réduit les incitations au travail, et diminue donc les capacités
d'offre de l'économie. A quoi bon travailler davantage si l'Etat
prélève une part aussi importante de mes revenus ? C'est
un très mauvais argument car il est fondé sur l'hypothèse
d'individus-cigales qui ne perçoivent pas que les cotisations
de retraite ont pour contrepartie une augmentation de leurs revenus
quand ils seront vieux.
Une deuxième solution revient à ajouter un étage
de capitalisation au dispositif actuel sans augmenter les cotisations.
Il implique, qu'on le dise ou non, le sacrifice de quelques générations,
celles qui sont à l'âge de la retraite ou proches de
l'être, sans que l'on perçoive de façon claire
le bénéfice qu'en retireront les autres générations.
Le fait de ne point augmenter les cotisations alors que s'accroît
le nombre des retraités signifie une détérioration
relative du sort de ces derniers. D'un autre côté, les
générations actives verront de toutes les façons
s'accroître leurs prélèvements en vue de la retraite.
Certes, leurs cotisations au régime de répartition resteront
stables, mais il faudra bien qu'elles contribuent aux fonds de pension,
seule façon pour elles d'acquérir des droits supplémentaires
sur les générations futures. Le changement de système
ne se fait donc pas au profit de ces dernières, sauf à
prouver qu'un système par capitalisation est plus favorable
à la croissance, question qui est loin d'être tranchée.
Si tel est le choix de la société, il est préférable
de mettre en place le nouveau système le plus tôt possible
afin que les sommes capitalisées permettent effectivement d'abonder
les retraites des générations actives lorsqu'elles auront
cessé de travailler. Mais on perçoit alors un second
inconvénient de la solution : les sommes affectées à
la capitalisation sont soustraites en grande partie à la consommation,
puisqu'elles ne servent pas, comme dans la solution précédente,
à abonder directement le revenu des retraités actuels.
Elles impliquent donc une augmentation du taux d'épargne à
un moment où une telle augmentation n'est pas nécessairement
bienvenue.
Une troisième solution est que les générations
actives " fassent " plus d'enfants ! Ainsi pourront-elles
refuser de voir leurs cotisations augmenter, tout en étant
assurées qu'avec le même taux de cotisation elles disposeront
d'une retraite plus élevée que celle de leurs parents,
qui comme dans la solution précédente sont plus ou moins
sacrifiés. Cette " solution " ne réduit pas
la charge des transferts intergénérationnels qui pèse
sur les générations actives, la réduction des
transferts vers les vieux étant compensée par l'augmentation
des transferts vers les jeunes. Elle n'est pérenne que si les
générations à venir font le même choix
en termes de fécondité que leurs parents. Autrement
elle leur posera un problème analogue à celui du "
papy-boom " actuel. On perçoit ainsi une vérité
élémentaire : moins de cotisations, c'est-à-dire
moins de transferts vers les vieilles générations, implique
plus d'enfants et donc plus de transferts vers les jeunes générations.
La dernière solution pour alléger la charge des générations
futures serait de modifier le taux de dépendance, c'est-à-dire
le rapport entre retraités et actifs : un an de recul de l'âge
du départ à la retraite représente une économie
de 5 % sur les prestations. Si, par exemple, l'âge de la retraite
était porté à soixante-cinq ans, le ratio du
nombre des retraités à celui des actifs serait, en 2020,
inférieur à ce qu'il est aujourd'hui, ce qui permettrait
une baisse des cotisations. En 2040, toutefois, l'augmentation des
cotisations redeviendrait inévitable, mais dans une proportion
bien moindre que dans l'hypothèse où une telle réforme
n'était pas mise en uvre. Le recul de l'âge de
la retraite implique aussi que le nombre de personnes au travail et
donc la production soient plus élevés.
Dans un contexte où l'espérance de vie augmente et où
les gens vivent plus longtemps en bonne santé, qu'est-ce qui
s'oppose au recul de l'âge de la retraite ? La réponse
est le chômage et la désaffection des entreprises pour
le travail des personnes que paradoxalement on considère comme
vieilles, c'est-à-dire âgées de plus de cinquante
ans, et dont le taux d'activité est particulièrement
bas en France. On sait que le chômage touche de façon
disproportionnée les âges extrêmes : les jeunes
et les " vieux ".
S'il n'était pas porté remède au chômage,
le recul de l'âge de la retraite ne servirait à rien.
Cela reviendrait à demander aux gens de travailler plus longtemps
alors qu'ils manquent déjà de travail. Par contre, l'emploi
des catégories les plus âgées de la population
active est grandement facilité lorsqu'il n'existe pas de chômage
parmi les jeunes. C'est une condition nécessaire, mais non
suffisante, car il faudrait aussi que le système de valeur
qui préside à l'emploi en nos sociétés
évolue, et que l'on parvienne à faire aussi bien que
ce que d'autres sociétés accomplissent déjà
: attacher de la valeur à l'expérience. Si ces deux
conditions étaient réunies, il n'y aurait aucune augmentation
de la charge sociale, le léger accroissement des cotisations
de retraite étant compensé par la baisse des autres
charges sociales (chômage et famille).
INÉGALITÉS ENTRE GÉNÉRATIONS
Des quatre solutions que nous venons d'envisager, aucune ne parvient
vraiment à alléger la charge des générations
actives ou futures, et certaines se traduisent par une détérioration
de la situation des retraités et de ceux qui sont proches de
l'âge de la cessation d'activité. La dernière
solution ne réduit la charge financière qu'au prix d'un
accroissement de la charge réelle, à savoir le temps
de travail nécessaire pour bénéficier d'une retraite
à taux plein. Mais il s'agit là d'un arbitrage que la
société doit être libre de faire. Et elle en a
les moyens, car quelle que soit la solution choisie, le pouvoir d'achat
net de toutes les générations continuera de croître.
Dans l'hypothèse apparemment la plus " coûteuse
", à savoir la première, où il ne serait
pas touché à l'âge de la retraite, Gaël Dupont
et Henri Sterdyniak ont montré que les cotisations devront
augmenter de 7,5 points sur trente ans (entre 2006 et 2036), soit
de 0,25 point par an (Revue de l'OFCE, n° 68, janvier 1999). Pendant
la même période, la productivité du travail augmentera
au moins de 1,75 % l'an. Autrement dit, les revenus nets, au lieu
d'augmenter à ce taux, n'augmenteront " que " de
1,5 % par an : sur trente ans, le niveau de vie moyen de la population
augmentera de 56 % au lieu de 68 % dans l'hypothèse où
l'âge de la retraite serait repoussé de cinq ans.
Les inégalités entre générations ne viennent
pas du " problème " des retraites mais de l'emploi.
C'est la situation de chômage de masse qu'a connu l'Europe pendant
plus de vingt ans qui a contribué à accroître
les inégalités de destin entre les générations,
certaines ayant eu plus de difficultés que d'autres à
s'intégrer par le travail. Il ne faudrait pas que, sous prétexte
d'équité intergénérationnelle, nous réglions
cette question par l'absurde, en laissant se dégrader le sort
relatif des retraités. Or c'est ce que nous sommes en train
de faire ou de laisser faire, en ayant accepté que les retraites
ne soient indexées que sur les prix et non plus sur les salaires.
Nous avons probablement oublié en chemin que nous sommes tous
de futurs retraités.
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