Cotisations sociales des salariés et des non-salariés : vers la divergence ?

par Henri Sterdyniak

Dans le cadre de la réforme des retraites, le gouvernement envisage de réduire l’assiette de la CSG-CRDS payé par les non-salariés, à la fois pour compenser la hausse des cotisations retraites et pour faire converger l’imposition des salariés et des non-salariés. Ces deux objectifs sont-ils compatibles ? Nous montrerons ici que non.

La comparaison des taux de cotisations sociales entre salariés et non-salariés est particulièrement délicate : les taux affichés diffèrent, mais aussi l’assiette (le salaire brut versus le revenu professionnel). Les barèmes de réduction des cotisations se font à des niveaux différents (tableau 1). Enfin les droits à prestations ne sont pas les mêmes. La comparaison a été rendue encore plus délicate par le remplacement de cotisations salariés, chômage et maladie de remplacement, par la CSG.

Actuellement, les cotisations sont basées sur le salaire brut pour les salariés, sur le revenu moins les cotisations (dit revenu professionnel) pour les non-salariés. La distinction cotisations salariales / cotisations patronales n’a guère de sens économique à long terme et repose sur des évolutions historiques. Les seules notions pertinentes sont celles de salaire extra-brut et de salaire net. Pour les non-salariés, cette distinction n’existe pas ; on calcule un revenu professionnel en soustrayant les cotisations et la CSG déductible du revenu global, ce qui a le défaut d’introduire une certaine circularité. La CSG-CRDS est basée sur le salaire brut pour les salariés, tandis qu’elle l’est sur le revenu global pour les non-salariés, incluant donc les cotisations. Le gouvernement envisage de réduire l’assiette de la CSG-CRDS pour les non-salariés pour compenser la hausse de leur cotisation retraite (article 21 du Projet de loi de réforme des retraites).  Les cotisations des non-salariés comme leur CSG-CRDS seraient basées sur leur revenu après un abattement de 30 %. Ceci va-t-il dans le sens de la convergence des prélèvements ? 

Nous allons comparer les cotisations portant sur un salarié et un membre d’une profession libérale, en assimilant le salaire extra-brut (y compris cotisations employeurs) des salariés et le revenu des professionnel (avant cotisations), ceci pour deux niveaux de revenu, moyen et supérieur : un salaire brut de 2 500 euros correspondant à un revenu de 42 000 euros pour le professionnel ; un salaire brut de 6 000 euros correspondant à un revenu de 100 000 euros pour le professionnel.

On peut d’abord constater que le rapport entre revenu professionnel et revenu, salaire brut et salaire extra-brut est proche de 70 %, actuellement, pour les deux niveaux de revenus, de sorte que la simplification envisagée par le gouvernement de fixer le revenu professionnel à 70 % du revenu pour les non-salariés n’induit pas d’effets majeurs.

Les tableaux 2 et 3 montrent qu’effectivement les non-salariés paient actuellement plus de CSG-CRDS que les salariés. Introduire un abattement de 30 % apparaît donc justifiable. Par contre, les cotisations non-contributives (maladie, famille, dépendance, logement, transport) sont nettement plus fortes pour les salariés. De sorte que globalement, les impositions ne rapportant pas de droits spécifiques ont un poids identique pour les salariés et les non-salariés (voir ligne 5 des tableaux) au niveau d’un revenu extra-brut de 42 000 euros (2 500 euros de salaire brut mensuel) et ont un poids plus élevé pour le salarié au niveau du revenu extra-brut de 100 000 euros (6 000 euros de salaire brut mensuel).

Les salariés paient actuellement plus de cotisations contributives que les non-salariés. Ceci est justifié puisqu’ils bénéficient de prestations chômage et accident du travail que n’ont pas les non-salariés ; ils bénéficient aussi de prestations retraites plus généreuses.

La réforme des retraites n’augmente guère les cotisations des salariés (la hausse est de 0,35 point en dessous du Pass, de 1,12 point au-dessus). Par contre, elle augmente fortement les cotisations des non-salariés (de 24,75 à 28,12 % en dessous du Pass, de 8,6 à 12,94 %, au-dessus). Comme le montrent les tableaux 2 et 3, la baisse envisagée de la CSG-CRDS, permet finalement de réduire le poids des cotisations sur les non-salariés (de 0,62 point pour le revenu moyen, de 1,1 point pour le revenu supérieur).

Ainsi, la hausse des cotisations contributives des non-salariés est compensée par une baisse de leurs impositions non-contributives (via la baisse de la CSG-CRDS, mais aussi la baisse de l’assiette des cotisations pour les plus hauts revenus), de sorte que l’écart se creuse avec les salariés. Or, les cotisations contributives ouvrent des droits dépendant des cotisations, tandis que la CSG-CRDS comme les cotisations non-contributives sont des prélèvements qui n’ouvrent aucun droit et qui doivent donc être les mêmes entre contribuables à revenu donné. En fait, les écarts de taux d’imposition se creusent :  de 5,46 à 8,8 points (revenu moyen) ; de 3,43 à 10,16 points (haut revenu). Cela ne va pas dans le sens de la convergence.

Par ailleurs, la mesure de rééquilibrage se traduit par une baisse des ressources de la CSG-CRDS au détriment de l’équilibre financier des branches de la Sécurité sociale, autres que la retraite.

Au total, le souci de ne pas augmenter des cotisations des non-salariés écarte de l’objectif d’équité entre non-salariés et salariés. On peut estimer qu’il est nécessaire de soutenir les non-salariés, dont l’activité est souvent fragile.  On peut estimer, en sens inverse, que la baisse de la CSG sur les non-salariés devrait s’accompagner, dans un souci de neutralité, d’une hausse de leurs cotisations maladie et famille, en particulier pour les hauts revenus.

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Les révisions du taux de croissance du PIB dépendent de l’activité économique

par Bruno Ducoudré, Paul Hubert et Guilhem Tabarly (Université Paris-Dauphine)

Les instituts de statistique révisent régulièrement de manière significative les chiffres du produit intérieur brut (PIB) dans les mois suivant leurs annonces initiales. Idéalement, ces révisions – la différence entre les chiffres révisés et les chiffres initiaux – doivent être non biaisées et imprévisibles : elles ne doivent refléter que les nouvelles informations non disponibles au moment des premières estimations. Cependant, même si les révisions sont inconditionnellement imprévisibles, elles pourraient toujours être corrélées avec d’autres variables macroéconomiques. C’est ce que suggère le graphique ci-dessous. Lors de la crise de 2008-2009, le taux de croissance du PIB publié par l’INSEE en première estimation a été systématiquement plus élevé que le chiffre portant sur le même trimestre et publié trois ans plus tard.

Dans un article récent, nous utilisons des données de panel portant sur 15 pays de l’OCDE de 1994 à 2017 afin d’évaluer la dépendance des révisions du PIB à la dynamique de l’activité économique. Nous constatons que l’activité économique prédit le sens des révisions du PIB : les premières versions des comptes nationaux ont tendance à surestimer la croissance du PIB pendant les ralentissements économiques et vice versa.

Nous constatons également que la source de cette prévisibilité pourrait être liée au processus de collecte de l’information mobilisée pour constituer les comptes nationaux. Nos résultats indiquent qu’il n’y a pas de lien significatif entre les mesures d’activité économique et les révisions à 1 an, alors que ce lien est significatif pour les révisions à 2 et 3 ans. Seules les révisions à moyen terme ont tendance à être corrélées à l’activité économique. De plus, les révisions entre les millésimes à 3 ans et à 1 an sont significativement associées à l’activité économique. Cette corrélation entre les conditions économiques en temps réel et les révisions à moyen terme suggère que la prévisibilité découle de problèmes d’échantillonnage (collecte de données d’entreprises, …) plutôt que de la construction des comptes trimestriels.

Enfin, nous utilisons toute une gamme d’indicateurs économiques qui pourraient prévoir ces révisions et nos résultats indiquent que la prévisibilité provient de la dynamique de l’activité économique à court terme plutôt que de la position dans le cycle économique.

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Guerres commerciales : quels objectifs pour quels effets ?

par Stéphane Auray et  Aurélien Eyquem

Quelles sont les motivations économiques derrière la politique commerciale menée par la présidence Trump aux États-Unis ? La réaction des partenaires commerciaux, notamment la Chine, est-elle rationnelle économiquement ? Quelles sont les conséquences macroéconomiques à attendre de telles politiques ? Nous tentons d’apporter quelques éléments de réponse dans ce billet.

Les déficits extérieurs américains, que ce soit du compte courant ou de la balance commerciale, ne datent pas d’hier, ni même d’avant-hier. Comme le montre le graphique ci-dessous, la dégradation remonte à la fin des années 1970 et sa cause a été largement discutée dans la littérature. Bien que le graphique semble montrer que la cause première de ces déficits soit le creusement des déficits commerciaux, l’analyse économique montre que le solde du compte courant est tout autant déterminé par l’équilibre entre épargne nationale et investissement : le creusement des déficits publics (qui absorbent l’épargne des ménages américains), la place centrale des États-Unis dans la finance mondiale, la financiarisation des économies dans les années 1980, le rôle spécifique du dollar (Gourinchas et Rey, 2007), les excédents extérieurs d’autres pays cherchant à s’investir aux États-Unis  (saving glut, Bernanke, 2005), la politique de change chinoise, les imperfections financières dans d’autres pays (Gourinchas et Jeanne, 2009), notamment en Chine, sont autant de facteurs additionnels permettant d’expliquer cette dynamique jointe du compte courant et des échanges commerciaux.

Pour autant, l’administration Trump n’a vu qu’un seul coupable dans cette situation : les échanges commerciaux avec la Chine. En effet, si l’on regarde l’importance des balances commerciales bilatérales – ce que beaucoup d’économistes ne conseillent cependant pas de faire compte tenu de la nature multi-factorielle des déficits – on s’aperçoit que les pays-cibles de l’administration Trump ne sont autres que les principales sources d’importations des États-Unis.

Au regard de ces chiffres, l’administration Trump a donc décidé d’appliquer un certain nombre de mesures, tarifaires notamment, en vue d’essayer de réduire ces déficits bilatéraux, en ciblant principalement la Chine, premier pays contributeur à ces déficits commerciaux.

Cette idée est-elle saugrenue au regard de la théorie économique ? Si l’on en croît l’analyse traditionnelle proposée par les théories du commerce international, les droits de douane, qui jouent le rôle de taxes à l’importation, représentent des distorsions majeures qu’il convient d’éliminer pour permettre un développement et une spécialisation des échanges, conduisant à une amélioration globale du bien-être. Cependant, la baisse des droits de douane est souvent analysée de manière symétrique, en se demandant si la situation est meilleure dans un monde avec ou sans droits de douane. La réponse dominante à cette question n’a pas véritablement changé : au niveau global, le monde se trouve dans une moins bonne situation avec des droits de douane.

Cependant, un pays pris isolément a-t-il intérêt à appliquer des droits de douane, en supposant que les autres pays ne répliquent pas ? La réponse à cette question, au moins depuis Johnson (1953), est oui : en appliquant des droits de douane de manière unilatérale, un pays peut améliorer ses termes de l’échange et ainsi le bien-être des ménages locaux au détriment du bien-être des ménages dans les autres pays. On note que le bénéfice d’une telle mesure est une augmentation de la consommation plus forte (ou une baisse moins forte) que celle de la production, conduisant en théorie à un accroissement des déficits commerciaux. Afin d’éviter une telle situation dans un monde où la coopération internationale était un moyen de tourner le dos aux conflits armés post-1945, le développement d’institutions telles que le GATT et l’OMC avaient justement pour but de favoriser une coopération salutaire au niveau mondial, bien qu’intuitivement contraire aux intérêts strictement nationaux. Ainsi, il est possible de voir les accords commerciaux comme un instrument permettant d’éviter une situation où tous les pays finissent par appliquer des droits de douane et où tout le monde perd, en comprenant que chaque pays, s’il s’en tient aux termes des accords signés, se trouve globalement gagnant.

L’administration Trump a décidé de sortir de cette logique et d’augmenter les droits de douane sur les importations chinoises, faisant fi des règles de l’OMC et initiant ainsi une véritable guerre commerciale, conduisant à une série de réactions chinoises, telles que décrites par Bown (2019). Les droits de douane sur les échanges commerciaux de biens entre les États-Unis et la Chine sont donc passés de 3% environ en 2017 à près de 26% fin 2019. Plus généralement, l’ensemble des mesures prises par l’administration Trump ont touché pour près de 420 milliards de dollars d’importations américaines. En représailles, les mesures (principalement) chinoises ont touché près de 133 millions d’exportations américaines (voir Fajgelbaum et al., 2020).

Les effets de ces mesures tels qu’évalués par plusieurs études récentes ont été les suivants. Tout d’abord, il semble que les exportateurs chinois/importateurs américains aient répercuté presqu’intégralement la hausse des droits de douane sur les prix de vente, de sorte que les importateurs et consommateurs américains ont subi près de 114 milliards de dollars de pertes. Ensuite, les producteurs américains ont été bénéficiaires de ces mesures. Cependant, l’ampleur de ces gains peut varier selon (i) la réaction des consommateurs américains, qui achètent plus volontiers localement, (ii) la hausse des coûts de production induite par la hausse des intrants importés et (iii) la baisse des exportations liée aux mesures de représailles, tarifaires ou non. Dans l’ensemble, Fajgelbaum et al. (2020) montrent que les producteurs ont gagné 24 milliards de dollars. Enfin, le gouvernement américain a vu augmenter ses recettes fiscales d’environ 65 milliards. Au total, l’économie américaine aurait donc perdu 25 milliards de dollars annuellement, soit environ 0,13% du PIB ou 0,22% de la consommation américaine. Au-delà de ce chiffre, qui peut paraître faible, on voit que les hausses de droits de douane donnent lieu à d’importants effets redistributifs entre type d’agents économiques (producteurs, consommateurs, gouvernement), et certainement, à un niveau plus microéconomique, à des redistributions entre producteurs (sectorielles par exemple ou selon leur position dans les chaines de valeur) et entre consommateurs, selon leurs expositions relatives aux mesures tarifaires.

Du point de vue des déficits commerciaux américains, les effets ont été presque négligeables, la baisse des importations en provenance de Chine étant compensée par la hausse des importations en provenance d’autres pays (parfois limitrophes de la Chine, certains producteurs ayant délocalisé leur production pour contourner la hausse des droits de douane). D’un point de vue monétaire, l’augmentation des droits de douane aux États-Unis doit en théorie également, si les changes sont flexibles, conduire à une appréciation relative du dollar et à une dépréciation relative de la monnaie chinoise. Ce faisant, les effets positifs pour les États-Unis de telles mesures seraient atténués puisqu’une appréciation réduit la compétitivité des biens produits aux États-Unis et renforce celle des produits chinois. Jeanne (2020) montre que les mesures américaines de 2018 n’ont eu presque aucun effet sur le dollar mais ont généré une dépréciation d’environ 5,5 %, réduisant d’autant les effets négatifs des mesures unilatérales sur la balance commerciale chinoise en permettant à la Chine d’accroître ses exportations vers d’autres marchés.

Pour finir, nous proposons une évaluation propre des raisons et effets d’une augmentation des droits de douane (Auray, Devereux et Eyquem, 2020). Nous montrons que l’on peut considérer un modèle à deux pays avec commerce de biens intermédiaires et fixation réaliste des prix (sujets à rigidités et fixés dans la monnaie de l’acheteur (pricing-to-market), dans lequel existe un équilibre non-coopératif de fixation endogène des droits de douane. Ce dernier équilibre permet de quantifier les gains unilatéraux qui existent à appliquer des droits de douane et les pertes associées à une guerre commerciale totale (de représailles) si ces droits de douane devaient augmenter. Il établit un niveau positif, empiriquement réaliste et endogène de droits de douane. Le modèle est ensuite utilisé pour comprendre les possibles motivations et effets agrégés d’une augmentation des droits de douane. Nous montrons qu’une augmentation du degré d’impatience d’un des deux législateurs suffit à produire une augmentation des droits de douane dans les deux pays, et ce de manière endogène. Nous simulons enfin les effets d’une telle situation en adaptant les mesures prises par les États-Unis (cas asymétrique) et conjointement par les États-Unis et la Chine (cas symétrique) au modèle, ce qui correspond (dans le modèle) à une augmentation des droits de douane comprise respectivement de 65 % et 100 % en 4 ans. Les droits de douane passent donc de 4,65% initialement à 7,66% et 9,9% respectivement. Le modèle prédit une baisse du PIB américain à long terme respectivement de 0,4% et 0,8%, soit un effet modéré de 0,1 (0,2) point de croissance par an sur la période dans le cas asymétrique (symétrique). La consommation des ménages à long terme baisse respectivement de 0,14% et 0,42%. Ces chiffres sur les effets subis par les consommateurs sont identiques à ceux avancés par Fajgelbaum et al. (2020). Lorsqu’elles sont unilatérales (appliquées aux États-Unis uniquement), les augmentations de droits de douane tendent à apprécier le dollar en termes réels (de seulement 0,6%) et ont un effet négligeable sur la balance commerciale (voir graphique 2).

Selon toutes les études disponibles, on voit donc que l’objectif de rééquilibrage des balances commerciales bilatérales et plus généralement de la balance commerciale des États-Unis n’est pas atteint à la suite d’une augmentati on des droits de douane. Les gains, si toutefois ils existent, sont faibles et liés à une possible amélioration des termes de l’échange, qui tend toutefois à dégrader plutôt qu’à améliorer le solde de la balance commerciale. Néanmoins, afin que ces (faibles) gains potentiels se matérialisent, il convient que les partenaires commerciaux ne répliquent pas eux-mêmes pas le biais d’augmentations de droits de douane ou d’autres mesures non-tarifaires, ce qui n’est pas le cas en pratique. Si l’on devait finalement faire le bilan de tous les coûts associés à ces guerres (en ajoutant par exemple le temps passé par les services administratifs à discuter de telle ou telle mesure ou encore des coûts de mise en application) il est presque certain qu’ils sont supérieurs aux éventuels gains. Les guerres commerciales ont donc semble-t-il peu d’intérêt du point de vue de la politique économique, surtout si leur principal objectif est de réduire les déficits commerciaux bilatéraux.

Références

Auray Stéphane, Devereux Michael B. et Aurélien Eyquem, 2020, « The Demand for Trade Protection over the Business Cycle », http://aeyq.free.fr/pdf/DFP_ADE.pdf

Bown Chad, 2019, « US-China Trade War: The Guns of August », https://www.piie.com/blogs/trade-and-investment-policy-watch/us-china-trade-war-guns-august

Fajgelbaum Pablo D., Goldberg Pinelopi K., Kennedy Patrick J. et Amit K. Khandelwal, 2020, « The Return to Protectionism », The Quarterly Journal of Economics, Volume 135, Numéro 1, Pages 1-55, https://doi.org/10.1093/qje/qjz036

Gourinchas Pierre-Olivier et Olivier Jeanne, 2013, « Capital Flows to Developing Countries: The Allocation Puzzle », Review of Economic Studies, Volume 80, Numéro 4, Pages 1484-1515, https://academic.oup.com/restud/article/80/4/1484/1578456

Gourinchas Pierre-Olivier et Hélène Rey, 2007, « From world banker to world venture capitalist: US external adjustment and the exorbitant privilege » in G7 Current Account Imbalances: Sustainability and Adjustment, University of Chicago Press. Pages 11-66.

Jeanne Olivier, 2020, « To What Extent Are Tariffs Offset by Exchange Rates? », PIIE Working Paper, 20-1, https://www.piie.com/system/files/documents/wp20-1.pdf

Johnson Harry G., 1953, « Optimum Taris and Retaliation », Review of Economic Studies, Volume 21, Numéro 2, Pages 142-153.

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Quel pays développé gagne le plus lors d’une dévaluation de sa monnaie ?

Par Bruno Ducoudré, Iris Guezennec (Stagiaire à l’OFCE et Université Paris II Panthéon-Assas), Éric Heyer, Chloé Lavest (Stagiaire à l’OFCE et ENSAE ParisTech) et Lucas Pérez (Stagiaire à l’OFCE et ENS Paris-Saclay)

La multiplication récente des mesures protectionnistes, les mouvements imprévisibles des taux de change et la course à la compétitivité renouvelée impliquent de poursuivre les réflexions portant sur l’impact macroéconomique de l’environnement international sur l’évolution des économies. Plus précisément, les fluctuations de prix dans le commerce international n’entraînent pas des variations symétriques des volumes échangés et des prix facturés : deux pays peuvent réagir différemment à une même variation des tarifs douaniers, des taux de change ou des prix à l’échange.

Pour comprendre les enjeux liés à ces variations de prix dans le commerce international, nous évaluons, dans cet article, sur données agrégées les élasticités-prix du commerce international (exportations et importations) pour six grands pays développés : la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni et les États-Unis. Ces estimations actualisent les travaux de Ducoudré et Heyer (2014) et sont comparées à ceux de la Banque de France (Bussière, Gaulier et Steingress, 2016) et de la BCE (Dieppe, Padiella et Willman, 2012). Si elles s’appuient pour l’essentiel sur les données fournies par la comptabilité nationale, la demande adressée pour chaque pays est issue d’une nouvelle base de données construite à l’OFCE retraçant les flux de commerce de biens et services et les prix au niveau mondial décomposé en 43 zones géographiques.

Concernant les exportations en volume de biens et services (graphique 1), nous trouvons que les élasticités-prix des exportations italiennes et espagnoles affichent globalement un doublement par rapport aux valeurs estimées en 2014 : ces deux pays affichent respectivement une élasticité-prix de 1,2 et 1,74. Le Royaume-Uni est le pays qui présente la baisse la plus prononcée par rapport à Ducoudré et Heyer (2014), à 0,36 contre 0,73 précédemment. L’élasticité des exportations britanniques est ainsi la plus faible parmi les pays considérés. Enfin, dans le cas des États-Unis, l’élasticité est plus faible que celle obtenue par Ducoudré et Heyer (2014), passant de 0,74 à 0,54. Elle reste toutefois plus élevée que celle obtenue par la Banque de France qui était de 0,26. L’élasticité-prix des exportations allemandes est la seule qui présente une stabilité temporelle aussi marquée, avec des valeurs qui ne sont pas statistiquement différentes entre 2014 et aujourd’hui.

Pour pouvoir appréhender les élasticités-prix du prix des exportations, il est nécessaire de s’intéresser au comportement des firmes exportatrices. Face à un choc de change, soit elles choisissent de reconstituer (respectivement comprimer) leurs marges lorsque leur monnaie se déprécie (respectivement s’apprécie), soit elles choisissent de répercuter l’intégralité des variations de change dans leurs prix (complete exchange rate pass-through). Une élasticité-prix de 0,5 reflète un comportement de prix des entreprises médian entre une reconstitution intégrale des marges lorsque le change s’apprécie et une stabilisation du prix à l’exportation exprimé en devises via une compression des marges. Nos résultats (graphique 2) reflètent ce comportement pour la France (0,45), l’Italie (0,46) et le Royaume-Uni (0,55).

Enfin nous nous demandons quelles conséquences aurait sur son commerce extérieur un gain de compétitivité-prix d’un pays par rapport à l’ensemble de ses concurrents ? Afin de répondre à cette question, nous simulons les effets d’un gain de compétitivité-prix de 10 % de chaque pays par rapport à l’ensemble de ses concurrents dans un modèle incorporant les équations présentées auparavant. Le choc intervient à la première période (premier trimestre) et est maintenu tout au long de la simulation. Nous faisons l’hypothèse que le pays considéré gagne en compétitivité-prix par rapport à l’ensemble de ses partenaires, sans distinguer les partenaires dans et hors de la zone euro. Ainsi, nous mesurons l’impact de ce gain sur les exportations et les importations en volume ainsi que sur les prix des exportations et des importations (hors énergies ; tableau).

Dans les cas des États-Unis et du Royaume-Uni, le choc s’apparente à une dépréciation du taux de change contre l’ensemble des autres monnaies. Ce n’est pas le cas pour les pays membres de la zone euro : pour eux le choc correspond à la situation dans laquelle tous les prix d’exportation des concurrents exprimés en euro augmenteraient de 10%.

Pour chacun des pays étudiés, la condition dite « de Marshall-Lerner » ou encore théorème des élasticités critiques est vérifiée (S>0). Une dévaluation (respectivement une appréciation) conduit alors, toutes choses égales par ailleurs, à une amélioration (respectivement dégradation) du solde commercial. Autrement dit, les effets positifs (négatifs) des gains de compétitivité sur les volumes l’emportent sur les effets négatifs (positifs) associés à la dégradation des termes de l’échange. En conséquence, tout gain de compétitivité-prix d’un pays conduit à une hausse du volume des exportations de ce pays et une baisse des importations, d’autant plus que S est élevé. En effet, toutes choses égales par ailleurs, à la suite du choc, le prix relatif des exportations diminue. Cela augmente la demande pour ses exportations. Cependant, le prix des exportations est également affecté à la hausse par le comportement de pricing des exportateurs qui ont tendance à rétablir une partie de leurs marges. De ce fait, la hausse de la demande étrangère est atténuée par la hausse du prix pratiquée par les firmes exportatrices. En ce qui concerne les importations, le gain de compétitivité sur le marché national se traduit par une hausse des prix d’importations et donc une baisse des volumes importés. On observe par ailleurs que le prix des importations augmente mais proportionnellement moins que les gains de compétitivité : la transmission des gains de compétitivité sur le prix des importations est incomplète (incomplete pass-through).

À long terme, ce sont l’Espagne et l’Italie qui bénéficient le plus en matière de volumes exportés. Le Royaume-Uni est le pays dont les exportations augmentent le moins (tableau, colonne 1). Cela s’explique par les valeurs des élasticités-prix des volumes d’exportation qui s’élèvent à 1,21 et 1,74 pour l’Italie et l’Espagne respectivement et 0,36 pour le Royaume-Uni. D’autre part, le Royaume-Uni est le pays dont l’élasticité du prix des exportations est la plus élevée à la suite d’une dépréciation de 10 % de son taux de change effectif nominal (5,39 contre 2,2 pour les États-Unis) (cf. tableau, colonne 3). En ce qui concerne les importations, on observe qu’à long terme, les quantités importées baissent relativement plus en Espagne et au Royaume-Uni que dans les autres pays (tableau, colonne 2). Cela s’explique par une élasticité-prix des importations plus élevée dans ces deux pays : 0,92 pour l’Espagne et 0,99 pour le Royaume-Uni contre 0,38 pour l’Allemagne et 0,70 pour la France.

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Entrée des jeunes dans la vie active : quelles évolutions de leurs trajectoires professionnelles ces vingt dernières années ?

Par Xavier Joutard

Les premières années de vie active sont un moment clé pour la carrière professionnelle, d’autant plus en période de récession. Démarrer sa carrière dans un contexte économique très dégradé peut induire des stigmates persistants et impacter durablement les trajectoires professionnelles des jeunes sortant pour la première fois du système éducatif.  

Cela peut concerner la « Génération de 2010 », c’est-à-dire les jeunes sortis du système de formation en 2010. Ces jeunes sont entrés sur un marché du travail ayant subi la Grande récession de 2008. Moins de 3 ans après, ils ont été confrontés à une nouvelle crise, celle des dettes souveraines européennes, et ont ensuite continué à évoluer sur un marché du travail très dégradé.

De plus, cette génération, davantage diplômée que les précédentes, se retrouve au cœur de transformations plus structurelles du marché du travail : évolution des pratiques de recrutement avec l’explosion des embauches sur contrats courts, nouvelles vagues d’innovations technologiques liées à la numérisation et l’intelligence artificielle, tertiarisation croissante des activités économiques, etc. 

Par rapport aux jeunes de la « génération de 1998 », ayant eu la chance de s’insérer dans une conjoncture plus favorable, quels résultats peut-on mettre en avant en comparant leurs trajectoires professionnelles, au cours de leurs premières années sur le marché du travail ? Peut-on observer des différences selon le genre et les niveaux de formation ?

Un accès à l’emploi à durée indéterminée plus tardif et moins fréquent pour les jeunes hommes les moins diplômés de 2010

À l’aide des enquêtes Génération du Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications), on a reconstitué et comparé les trajectoires d’insertion de jeunes sur leurs 7 premières années d’activité : ces enquêtes permettent en effet de suivre des jeunes d’une même génération, sortant de formation initiale la même année et interrogés à 3 reprises, (3, 5 et 7 ans après leur sortie).  L’insertion des jeunes sortant du système éducatif sur le marché du travail s’est dégradée en vingt ans. Particulièrement pour les jeunes hommes sortant de formation initiale sans diplôme ou avec un seul diplôme du secondaire. Sept ans après leur entrée sur le marché du travail, seule une minorité des jeunes les moins qualifiés – disposant au mieux du baccalauréat – de la génération 2010 ont un emploi à durée indéterminée à temps complet (47 %, soit 20 points de moins qu’il y a 12 ans, cf. aires bleues des graphiques 1). Et le délai d’accession à un tel emploi s’est fortement rallongé :  il faut près de 5 ans en moyenne pour obtenir un premier CDI à temps complet pour un jeune homme peu ou non qualifié entré sur le marché du travail en 2010. Pour génération 1998, ce délai était de 2 à 3 ans (32 mois, cf. tableau I-1).

Une moindre dégradation de l’insertion des jeunes les plus qualifiés sur le marché du travail

Les jeunes plus qualifiés ayant obtenu un diplôme du supérieur semblent moins impactés par des conditions économiques dégradées en début de carrière : les taux d’insertion dans l’emploi stable – CDI à temps partiel et complet – à horizon de 7 ans restent toujours élevés pour les sortants de la génération 2010 : 77 % pour les jeunes hommes et 71 % pour les jeunes femmes (cf. graphiques 3-B et 4-B). En revanche, ils mettent davantage de temps pour accéder au premier emploi à durée indéterminée : 8 à 10 mois en moyenne de plus que la génération 1998 (cf. tableau I-2). De plus, ils traversent plus souvent une période de précarité, qui se traduit par un passage plus fréquent par un contrat à durée déterminée au cours des 7 premières années de vie active : 68% (56%) des jeunes femmes (hommes) sont passées au moins une fois par un CDD entre 2010 et 2017, soit une progression de 4 points par rapport à la génération de 1998.

 Des analyses du Céreq ont également montré que les perspectives d’évolution de carrière et de salaire ont été dégradées pour les jeunes les plus qualifiés : plus grande difficulté à accéder au statut de cadre (Epiphane et al., 2019), progression des taux de déclassement professionnel (Di Paola et Moullet, 2018) et moindre « rentabilité » de leur diplôme avec des salaires inférieurs (Barret et Dupray, 2019).

Des trajectoires professionnelles devenues très proches entre les hommes et les femmes les moins qualifiés

Les trajectoires d’insertion s’étant fortement dégradées pour les jeunes hommes les moins qualifiés, elles se sont par conséquent très nettement rapprochées de celles des jeunes femmes les moins qualifiées. Elles sont même aujourd’hui quasi-identiques selon le genre (cf. graphiques 1-B et 2-B), alors que les jeunes femmes de la génération 1998 subissaient un taux d’emploi en CDI plus de 20 points inférieurs à celui de leurs homologues masculins. Une différence subsiste toutefois entre les genres : la part des CDI à temps partiels chez les jeunes femmes peu ou non qualifiées (« aire jaune » dans les graphiques) reste largement supérieure à celle des jeunes hommes.

En revanche, parmi les jeunes diplômés les plus qualifiés, les écarts hommes-femmes restent marqués. 75 % des jeunes hommes bénéficient de CDI à temps plein, après 7 ans d’expérience sur le marché, contre 60 % des jeunes femmes, soit 15 points de plus. De plus, les durées d’accès à un premier emploi de ce type sont plus longues de 8 mois pour les jeunes femmes.

Références complémentaires :

Altonji J. G., Kahn L. B. et J. D. Speer, 2016, « Cashier or Consultant? Entry Labor Market Conditions, Field of Study, and Career Success », Journal of Labor Economics, 34(1), pp. 361-401.

Barret C.  et A. Dupray, 2019, « Que gagne-t-on à se former ? Zoom sur 20 ans d’évolution des salaires en début de vie active », Céreq Bref, n° 372.

Couprie H. et X. Joutard, 2017, « La place des emplois atypiques dans les trajectoires d’entrée dans la vie active : évolutions depuis une décennie », Revue Française d’Economie, volume XXXII, pp. 59-93.

Couprie H. et X. Joutard, 2020, « Atypical Employment and Prospects of Young Men and Women on the Labor Market in a Crisis Context », mimeo.

Di Paola, V. et S. Moullet, 2018, « Le déclassement, un phénomène enraciné »   dans « 20 ans d’insertion professionnelle des jeunes, entre permanences et évolutions » coordonné par T. Couppié, A. Dupray, D. Epiphane et V. Mora, Céreq Essentiels.  

Epiphane D., Mazari Z., Olaria M. et E. Sulzer, 2019, « Des débuts de carrière plus chaotiques pour une génération plus diplômée », Céreq Bref, n° 382.

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Capitalisme, environnement et sciences économiques

par Xavier Ragot


Il faut adapter nos modes de vie et notre économie à la transition énergétique pour préserver l’environnement.  Le moins que l’on puisse dire est que les essayistes et économistes divergent sur le moyen d’y parvenir. Des questions fondamentales émergent dans le débat public : le capitalisme est-il compatible avec la transition énergétique et la protection de la biodiversité ? Comment les sciences économiques peuvent-elles être utiles pour penser ce changement nécessaire ?

Deux livres récents montrent la divergence des points de vue. Le livre de Christian Gollier « Le climat après la fin du moi », (édition PUF) et le livre d’Eloi Laurent[1] « Sortir de la croissance mode d’emploi », (édition LLL) s’opposent sur l’angle d’analyse, mais proposent en fait des recommandations complémentaires.  Christian Gollier insiste sur la capacité d’adaptation des économies de marché et le besoin de transformer tous les prix pour révéler les vrais coûts en matière d’émission de CO2 et de dégradation de l’environnement. Il plaide logiquement pour un prix du carbone élevé, de l’ordre de 50 euros la tonne aujourd’hui, mais surtout une croissance modérée mais continue de l’ordre de 4 % par an.  Christian Gollier présente aussi l’ensemble des changements comptables, financiers pour que le coût réel de la dégradation de l’environnement soit intégré par tous les acteurs, entreprises, ménages et Etats, dans leurs choix économiques.

Eloi Laurent insiste sur la nécessité de changer d’indicateurs de progrès, afin de sortir d’un indicateur simpliste de croissance (comme le PIB). Il montre comment construire des indicateurs de bien-être incluant la question environnementale, susceptible de guider l’action européenne, nationale, dans la suite des réflexions du rapport Fitoussi-Sen-Stiglitz. De manière plus concrète, il montre comment les territoires et les villes peuvent construire des indicateurs quantitatifs pour guider le débat et l’action publics dans une stratégie de préservation de l’environnement socialement juste.  Christian Gollier veut changer les incitations privées, Eloi Laurent veut déplacer le débat public et la politique publique.

Cette présentation ne doit pas cacher une différence de tonalité entre les deux livres. S’agit-il de réorienter la croissance ou de sortir de la croissance ? Faut-il mobiliser les acteurs privés ou les acteurs publics ? La réponse à ces questions importantes oriente les recommandations les plus pratiques. Je reviens donc ici sur cet enjeu essentiel, afin de proposer une réponse aux deux questions reliant capitalisme, transition environnementale et sciences économiques.

Pour penser la possibilité même d’une adaptation du capitalisme à la question environnementale, il faut d’abord se tourner vers l’histoire et la géographie, la diachronie et la synchronie du capitalisme en d’autres termes.   L’histoire, tout d’abord, pour observer l’évolution du capitalisme au XXème siècle face à la question alors principale, qui était la question sociale. La géographie ensuite pour comparer la diversité des capitalismes.

Quelle a été la grande transformation du capitalisme XXe siècle ? Le capitalisme a-t-il maximisé la croissance par une prédation accrue sur la vie des travailleurs ? Non, bien au contraire. Le capitalisme dans tous les pays développés n’a pas maximisé la croissance. En effet, il a utilisé une partie des gains de productivité pour réduire le temps de travail, contribuant à l’invention de la consommation de masse et de la société des loisirs. La durée annuelle du travail par travailleur était de 3000 heures en 1840, pour atteindre aujourd’hui environ 1500 heures pour l’ensemble des actifs, soit une réduction par deux. Ensuite, le capitalisme n’a pas maximisé l’accumulation du capital, il a conduit à l’émergence d’une consommation de masse.  En effet, la maximisation de l’accumulation du capital passe par l’investissement. Celle-ci représente moins de 20 % de la valeur produite chaque année contre 80 % pour la consommation totale, en France.  Pour mémoire le taux d’investissement est supérieur à 40 % en Chine, essentiellement du fait de soutiens publics. Pour prendre la mesure de cette évolution, le système économique valorisant le temps de travail héroïque, en la personne de Stakhanov et l’accumulation du capital avec des objectifs ambitieux du Plan n’était pas le capitalisme. La bataille entre les deux systèmes économiques, capitalisme et communisme, s’est faire en valorisant le loisir au sein du capitalisme et non le travail.

Cette transformation du capitalisme ne provient pas du système économique lui-même mais de l’ensemble de législation, conflits sociaux, de l’émergence du syndicalisme au début du XXème siècle, etc. L’intégration de la question sociale au capitalisme n’est pas une stricte nécessité économique mais une volonté politique et sociale.  L’observation du XXème siècle ne peut amener à conclure que le capitalisme est intrinsèquement progressiste, mais à la conclusion qu’il est politiquement plastique.  Ensuite, la comparaison entre les pays montre une grande diversité des capitalismes, qu’ont étudié  les institutionnalistes et l’Ecole de la Régulation, en particulier[2].  Pour faire court, que l’on puisse qualifier à la fois la Suède et la Chine de capitalisme montre la diversité des compromis sociaux compatibles avec une économie qualifiée de capitaliste. Devant une telle diversité, l’on peut même se demander si le mot conserve encore une efficacité intellectuelle.

C’est donc inexact de penser que le capitalisme ne conduit qu’à la recherche que la croissance la plus élevée.  La question consiste plutôt à identifier quelles seront les forces sociales qui amèneront à transformer notre système économique afin de placer au son cœur la question environnementale.  Comme pour la question sociale, tous les aspects de l’économie sont concernés, le droit du travail, la fiscalité, la politique économique la comptabilité d’entreprise, la finance, etc. C’est un changement systémique du même ordre. Les livres de Christian Gollier et celui d’Eloi Laurent convergent sur ce point et abordent la diversité de ces questions.  

 La seconde question concerne l’utilité de la science économique elle-même pour la compréhension des efforts nécessaires à la transition environnementale. Ici une précision est essentielle, en écho avec l’approche historique mentionnée plus haut. Aucun économiste sérieux ne pense que le but de l’économie doit être de maximiser la croissance ou une mesure de celle-ci comme le PIB[3]. Au contraire la science économique s’est construite contre cette vision productiviste. Elle s’est construite sur l’idée que le bien-être est le but à atteindre, pas la croissance. Ce dernier est certes toujours difficile à mesurer, mais l’ensemble des objets matériels et des services ne sont que des moyens. Plus encore l’objet de la science économique n’est pas l’abondance mais la rareté.  Ainsi, si la société se donne réellement comme but la réduction de son empreinte environnementale, la science économique permettra, modestement mais utilement, d’identifier les leviers. Comme pour toute discipline traitant des questions environnementales, l’économie génère des intentions et des travaux parfois contradictoires, qu’il faut utiliser à bon escient. Cependant, les sciences économiques seront un outil puissant pour penser les transitions nécessaires. Soyons plus concret : Faut-il introduire une taxe carbone, une taxe carbone aux frontières, ou interdire certains biens ou déplacements en avion ?  Comment penser l’évolution du prix du carbone ou le marché des droits à émission actuellement en Europe ?  Une contribution particulièrement utile de la science économique à cette réflexion est l’étude menée par l’ADEME, Beyond Ratings et l’OFCE, par Paul Malliet notamment. Elle consiste à mesurer les effets d’une taxe carbone aux frontières de l’Europe, sur les ménages français entre les plus pauvres et les plus riches. L’approche tient aussi compte des territoires et des personnes pour comprendre, et donc compenser, les effets d’un changement vers une consommation compatible avec la transition énergétique. La science économique seule ne permettra pas, bien sûr, de comprendre toutes les facettes de ce changement de société mais elle y contribuera.  Est-ce à dire que la science économique est exempte de toute critique face aux changements climatiques ? Non. Comme l’a montré Katheline Schubert dans un article de la revue de l’OFCE, l’économie de l’environnement est encore peu développée par rapport à d’autres pans de l’économie.  On peut bien mieux faire, être plus précis et plus interdisciplinaire.  L’expert dispose d’un grand nombre d’indicateurs, le PIB, bien sûr, mais aussi les émissions de CO2 les différentes formes d’inégalités, etc. Cependant, il est aussi de la responsabilité de l’économiste de transformer ces éléments en des mesures opérationnelles, utiles au débat politique et la décision publique. C’est cet effort que fait Éloi Laurent en réfléchissant à des indicateurs pour guider l’action publique mesurer les efforts accomplis ou, malheureusement, l’absence d’efforts sur ce chemin difficile de la transition environnementale. Il est aussi de la responsabilité de l’économiste de fournir des quantifications monétaires des efforts nécessaires, c’est ce que fait Christian Gollier en discutant les sentiers possibles du prix du carbone.

La question de la compatibilité du capitalisme et de l’écologie n’est donc pas économique mais politique : Comment trouver les compromis sociaux pour changer nos économies d’une manière socialement acceptable ? Une condition est nécessaire dans tous les cas : Débattre de tous ces aspects de la manière la plus large et compréhensible possible. C’est ce que font brillamment ces deux livres.


[1] Voir la vidéo du 4 décembre 2019 pour une présentation de l’ouvrage.

[2] Voir par exemple la discussion de la question environnementale dans la théorie de la Régulation dans Robert Boyer, « Economie politique des capitalismes », La découverte, 2015.

[3] Paradoxalement, c’est peut-être Keynes qui donne parfois l’impression que la croissance est un objectif économique.  Ses considérations sont à comprendre dans le cadre de la crise de 1929, sa vision de long terme et du progrès est clairement au-delà de la croissance, comme le montre ses écrits sur la société désirable, dans sa « lettre à nos petits-enfants ».

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L’emploi des femmes seniores : une grande vulnérabilité

par Françoise Milewski

Maintenir les senior.e.s en emploi est un objectif des politiques publiques, en particulier dans le cadre des réformes des retraites. Pour éclairer ce débat sur la prolongation de l’activité, il est nécessaire d’analyser les évolutions passées et la situation actuelle de l’activité et de l’emploi des senior.e.s. L’accent sera mis sur les évolutions respectives de l’insertion sur le marché du travail des femmes et des hommes. Il apparaît que l’emploi des femmes seniores se caractérise par une plus grande vulnérabilité, comparé à celui des hommes seniors et comparé à celui de leurs cadettes. Les critères de l’âge et du sexe se cumulent pour fragiliser le maintien ou l’accès à l’emploi et constituent des freins spécifiques[1].

La hausse du taux d’activité des senior.e.s, en longue période, provient essentiellement de celle du taux d’activité des femmes

La hausse du taux d’activité[2] des senior.e.s depuis 1975 résulte d’évolutions différenciées entre les femmes et les hommes. Le taux d’activité des hommes de 50 à 64 ans avait significativement reculé entre 1981 et 1995, sous l’effet de l’abaissement de l’âge de la retraite et du développement des préretraites. Il s’est accru ensuite, du fait de l’allongement des durées de cotisations nécessaires à la cessation d’activité et de la baisse du nombre des préretraites. Mais en 2018, le taux d’activité des hommes seniors est encore inférieur de 6.8 points à celui de 1975. Le taux d’activité des femmes, à l’inverse, a stagné jusqu’au milieu des années 1990, puis s’est fortement accru, beaucoup plus vite que celui des hommes. En 2018, le taux d’activité des femmes seniores est supérieur de 22.3 points à celui de 1975 (graphique 1).

Aux raisons générales et communes concernant les réformes des retraites, s’ajoutent des facteurs spécifiques : l’effet de l’insertion croissante des femmes des générations de l’après-guerre sur le marché du travail, la multiplication des séparations conjugales, qui rend l’emploi primordial, et la nécessité pour les femmes, en moyenne, de prolonger leur carrière davantage que les hommes pour bénéficier du taux plein de leur retraite.

La vision d’une augmentation générale des taux d’activité des senior.e.s est donc fragmentaire car elle néglige les évolutions différenciées selon le sexe, à savoir des tendances divergentes du milieu des années 1970 au milieu des années 1990, puis une hausse commune mais à des rythmes différents. S’il en était encore besoin, cela montre à nouveau qu’une analyse non sexuée du marché du travail peut conduire à des conclusions partielles, voire fausses.

Du fait de ces évolutions, les écarts de taux d’activité entre les femmes et les hommes se sont très fortement réduits. En 2018, le taux d’activité des seniores de 50 à 64 ans est inférieur de 6.2 points à celui des seniors (contre 35.3 points en 1975 et 16.6 points en 1993). L’écart est plus faible que ceux des autres tranches d’âge et il s’amenuise avec l’âge : il est encore de 8.8 points entre 50 et 54 ans, de 7.3 points de 55 à 59 ans, mais n’est que de 0.5 point de 60 à 64 ans. Au-delà de 65 ans, il reste faible (-2.5 points de 65 à 69 ans et -0.9 point après 70 ans, mais avec des niveaux bas de taux d’activité).

Un chômage moindre chez les senior.e.s que chez les jeunes, mais davantage de longue durée

Le chômage des senior.e.s, femmes et hommes, est inférieur à celui des autres classes d’âge. On peut expliquer ces caractéristiques du chômage des senior.e.s (moindre niveau et moindres fluctuations) par des retraits du marché du travail, induits par les politiques publiques passées (dispenses de recherches d’emploi…) ou les pratiques antérieures des entreprises (préretraites…), et par le découragement de la recherche d’emploi, passé un certain âge. En 2018, la différence entre les 25-49 ans et les 50-64 ans est de 1.4 point pour les hommes et 2.4 points pour les femmes.

Le taux de chômage des seniores (6.5 % en 2018) est du même ordre de grandeur que celui des seniors (6.7%). Durant les deux dernières décennies, pour les femmes seniores, c’est le taux de chômage des 60-64 ans qui a le plus augmenté. Les catégories moins âgées avaient subi des hausses plus précoces : on lit dans ces évolutions, entre autre, les effets des réformes successives des retraites.

Mais le chômage des senior.e.s est de plus longue durée. La part du chômage de longue durée (plus d’un an) et de très longue durée (plus de deux ans) atteint respectivement 54.3 et 34.1 % chez les seniores, contre 61.2 et 41.2 % chez les seniors. Ces parts sont bien plus élevées que celles des catégories plus jeunes. Cela traduit la grande difficulté de retrouver un emploi, passé un certain âge. Les senior.e.s sont donc moins souvent au chômage que les autres classes d’âge, mais ils et elles y demeurent plus longtemps.

En outre, les femmes seniores sont surreprésentées dans les demandes d’emploi en activité réduite[3].

Les seniores qui ont un emploi partiel et qui s’inscrivent à Pôle emploi pour travailler davantage sont nettement plus nombreuses que les seniors dans cette situation. L’écart n’a cessé de s’amplifier. Les demandes d’emploi des seniores en activité réduite représentent 60.8 % du total à la fin de 2018. La surreprésentation des femmes dans les demandes d’emploi en activité réduite n’est pas spécifique à cette tranche d’âge, mais elle est amplifiée. Les femmes finissent, plus souvent que les hommes, par retrouver et/ou accepter un travail, mais celui-ci ne correspond pas à leurs attentes.

Le cumul emploi-chômage : des hommes jeunes sur des contrats très courts et des femmes âgées sur des contrats plus longs

Parmi les personnes qui cumulent emploi et chômage[4] sur des contrats de moins d’un mois, on trouve une majorité d’hommes et le profil des âges pour les hommes et les femmes est similaire : un nombre élevé de personnes en début de vie active, puis un recul et une légère remontée. En revanche, parmi les cumulant.e.s sur des contrats de plus d’un mois, où les femmes sont majoritaires, le nombre d’hommes diminue avec l’âge mais le nombre de femmes augmente. Elles ont certes davantage de contrats de plus d’un mois que les hommes, mais elles sont de plus en plus nombreuses avec l’âge à cumuler chômage et emploi[5]. Cela traduit la plus grande vulnérabilité des seniores sur le marché du travail.

Parmi les salarié.e.s en multi-employeurs qui, perdant un de leurs emplois, peuvent bénéficier d’une indemnisation chômage leur permettant la poursuite de leurs autres emplois, 80 % sont des femmes et près de la moitié a plus de 50 ans. Les métiers recherchés par ces allocataires sont le plus souvent dans les secteurs de l’assistance aux enfants, des services domestiques, du nettoyage des locaux, de l’assistance auprès d’adultes.

Des emplois moins qualifiés

Lorsque les femmes seniores ont un emploi, celui-ci est davantage concentré dans le tertiaire et moins qualifié. Un niveau de formation initiale moins élevé en moyenne, une moindre valorisation des diplômes et une reconnaissance des qualifications et compétences plus difficile à obtenir les pénalisent. La répartition socio-professionnelle reflète les qualifications acquises lors des décennies précédentes. Mais il apparaît que la qualification s’accroît avec l’âge pour les hommes, alors que ce n’est pas le cas pour les femmes. Les hommes progressent dans la carrière et obtiennent des postes de plus en plus qualifiés (ils sont plus souvent cadres et moins souvent non qualifiés après 50 ans qu’avant), ce qui compense le moindre niveau de formation initiale des générations anciennes. A l’inverse, les femmes de plus de 50 ans ont des postes moins qualifiés que leurs cadettes (graphique 2).

Le moindre niveau de formation initiale des seniores pèse donc davantage car le déroulement de carrière est plus discriminant. Lorsqu’elles se sont interrompues ou qu’elles ont perdu leur emploi, elles peinent à retrouver du travail et acceptent plus souvent un poste moins qualifié, faute de mieux. Celles qui n’ont pas connu d’interruption ont également un parcours moins favorable que les hommes. L’élévation du niveau de formation des jeunes femmes ne suffira donc pas, à lui seul, à surmonter les inégalités entre seniores et seniors, compte tenu des freins et des discriminations qui s’exercent.

Des emplois de moindre qualité…

La part des contrats temporaires dans l’emploi des femmes seniores est plus élevée que celle des hommes. Elle reste cependant inférieure à celle des autres classes d’âge, tant pour les hommes que pour les femmes. Mais l’instabilité de l’emploi s’est amplifiée dans la période récente et les femmes sont les plus concernées.

Les senior.e.s sont plus souvent à temps partiel que les autres actifs occupés et les différences entre les hommes et les femmes sont importantes. L’emploi à temps partiel des senior.e.s représente 21.7 % de l’emploi, contre 16.5 % pour les salarié.e.s de 25 à 49 ans en 2018. Pour les seniores, la part est de 32.8 % (26.8 % pour les femmes de 25 à 49 ans) et pour les seniors elle est de 10.9 % (6.0 % pour les hommes de 25 à 49 ans).

Les évolutions dans le temps ont été nettement différenciées. Pour les femmes de plus de 50 ans, la progression du temps partiel s’est amorcée dès le début des années 1980 et fut régulière, alors que celle des 25-49 ans s’est accélérée dans les années 1990 sous l’effet des politiques publiques. L’écart, de presque 10 points au milieu des années 1970, avait presque disparu 30 ans plus tard. Mais dans la dernière décennie, ce sont des évolutions divergentes qui se manifestent : le temps partiel progresse parmi les femmes seniores, mais recule parmi les femmes de 25 à 49 ans, recréant un écart de 6 points.

Les temps partiels des hommes seniors, longtemps cantonné à 7-8 % de leur emploi, atteint désormais 10.9 %, car il a connu une hausse similaire à celle des femmes depuis la deuxième moitié des années 2000, témoin de la dégradation générale du marché de l’emploi pour les plus âgé.e.s. L’écart avec les femmes seniores est de 21.9 points en 2018, proche de la moyenne de longue période.

L’allongement de la vie active reproduit donc les caractéristiques des emplois, en les exacerbant. Le travail à temps partiel progresse avec l’âge et les faibles quotités tiennent une place de plus en plus importante. Au-delà de 60 ans, le temps partiel atteint 45.2% de l’emploi des femmes. 16.5 % des femmes de plus de 60 ans en emploi exercent des emplois de moins de 15 heures, qui représentent 36.6 % des emplois à temps partiel de cette tranche d’âge. La diffusion du temps partiel au fil de l’âge vaut même si l’on ne prend en compte que les personnes actives qui ne cumulent pas leur activité avec une retraite. Le sous-emploi (essentiellement dû au temps partiel) s’est développé davantage parmi les femmes seniores que parmi les hommes seniors.

Il n’apparaît donc pas nettement de comportement de réduction volontaire du temps de travail avant la retraite, ni de convergence entre les femmes et les hommes senior.e.s. Au contraire, la montée du sous-emploi chez les femmes de plus de 50 ans participe au diagnostic d’une plus grande fragilité de l’emploi.

… et moins bien rémunérés

Les écarts des salaires moyens entre les femmes et les hommes croissent avec l’âge. L’inégalité est accrue si l’on raisonne en équivalent-temps-plein. Aux fondements généraux des inégalités entre les femmes et les hommes s’ajoutent donc des discriminations spécifiques à l’encontre des seniores. Quel que soit le niveau de diplôme, les inégalités se forment dès l’entrée dans la vie active et s’amplifient avec l’âge. Pour les salarié.e.s à temps complet, la progression est beaucoup plus marquée chez les hommes, en particulier pour les plus diplômés, alors que pour les femmes, les carrières sont plus plates, qu’elles soient diplômées ou non, sans progression au fil des générations.

Des ruptures de parcours avant la retraite

Les trajectoires en fin de carrière témoignent de la fréquence des ruptures de parcours. Une proportion significative des seniores passe par des périodes de chômage ou d’inactivité entre leur sortie définitive du marché du travail et leur départ à la retraite. La part des femmes ayant quitté le marché du travail avant 50 ans ou bien n’ayant jamais travaillé est plus élevée que la part des hommes et cet écart s’accroît avec l’âge. En outre, plus de la moitié des femmes prennent leur retraite en ayant connu des années de non emploi dans les années qui précèdent, et elles subissent davantage de changements de statuts que les hommes.

Questions pour l’avenir

Dans les analyses des inégalités entre les femmes et les hommes en général, il est usuel de commenter la situation des femmes comme étant « dans, en marge et hors du marché du travail ». On en attribue l’origine, en partie, aux difficultés d’articulation entre les tâches professionnelles et parentales. Il est frappant de constater que cela vaut aussi pour les plus de 50 ans. Il faut donc bien chercher ailleurs le fondement des inégalités : dans l’évolution des structures de l’emploi et dans les discriminations spécifiques que subissent les femmes quel que soit leur âge. Sous couvert de moindre disponibilité lorsqu’elles sont jeunes et qu’elles ont des enfants en bas âge, sous couvert d’autres formes de discriminations lorsqu’elles vieillissent et qu’elles subissent des freins spécifiques.

Pour l’avenir, plusieurs questions peuvent être posées, au regard des tendances passées. Se pose d’abord la question du partage entre l’emploi et le non-emploi. La hausse, voulue et favorisée, des taux d’activité se traduira-t-elle par une augmentation de l’emploi ou bien par celle du chômage ? Ou bien par une instabilité des parcours et des allers-retours multiples entre emploi et non-emploi, que celui-ci prenne la forme de l’inactivité, du chômage ou du sous-emploi ?

Les difficultés à rester en emploi sont multiples. En cas de chômage, le risque d’y demeurer longtemps est accru car les seniores subissent des freins spécifiques pour retrouver un emploi. Le secteur tertiaire, en particulier les services à la personne et les métiers sanitaires et sociaux, offre et continuera d’offrir un débouché croissant aux femmes seniores. Qu’elles soient en recherche d’emploi à la suite d’une perte d’emploi, que la crise économique ou les réformes des retraites aient retardé l’acquisition des droits nécessaires pour bénéficier d’une retraite à taux plein lorsqu’elles ont une carrière incomplète, qu’elles soient demandeuses d’emploi en activité réduite et souhaitent travailler davantage, qu’elles aient besoin de cumuler retraite et emploi du fait de leur faible niveau de pension. Mais cela risque d’accroître encore plus la dualité du travail entre femmes et hommes et entre les femmes.

La question se pose aussi de l’ampleur que prendra le temps partiel. La hausse de l’activité des femmes s’est faite avec une progression du temps partiel. Si l’on considère que le temps partiel a permis aux mères de s’insérer dans l’emploi et qu’il s’est substitué à l’inactivité, alors une inflexion devrait se produire (une fois que les enfants ont grandi) ; mais ce n’est pas ce que laissent prévoir les évolutions passées. Si, en revanche, le développement du temps partiel tient essentiellement à la tertiarisation de l’économie et à la demande de travail (part élevée du temps partiel dans les services, dont les métiers sont majoritairement pourvus par les femmes), alors l’emploi des femmes seniores restera durablement marqué par le temps partiel.

Les difficultés d’insertion et de réinsertion après une perte d’emploi s’ajoutent à cette caractéristique structurelle. De plus, le report de l’âge de départ en retraite renforce la tendance, puisque le temps partiel s’amplifie aux âges avancés. L’emploi des femmes seniores serait alors de plus en plus à temps partiel. Seul pourrait jouer en sens contraire le fait que le niveau de diplôme des jeunes femmes s’élevant, elles seraient progressivement moins concentrées sur les emplois peu qualifiés du tertiaire, les plus pourvoyeurs de temps partiel. A condition que les stéréotypes et les discriminations s’atténuent.

La question se pose aussi de la reconnaissance des qualifications et des déroulements de carrière. Les conditions d’emploi des seniores seront encore durablement déterminées par les caractéristiques des générations de femmes moins formées que les hommes et/ou formées dans des filières moins valorisées. Certes cette situation changera à long terme. Mais cela suppose que la qualification acquise soit reconnue sans discriminations et que les carrières des femmes progressent à l’égal des hommes. Or jusqu’à présent, en moyenne, la qualification s’accroît avec l’âge seulement pour les hommes.

La question de la qualité de l’emploi est donc primordiale. La polarisation du marché du travail concerne les femmes comme les hommes. Mais les femmes sont les plus touchées. La ségrégation professionnelle les pénalise : emplois peu qualifiés, souvent à temps partiel et à faibles salaires. Les femmes seniores sont cependant hétérogènes. Les femmes cadres sont certes discriminées dans leurs carrières, si bien que lorsque lorsqu’elles sont seniores elles n’exercent pas les mêmes emplois que leurs collègues masculins. Mais elles ont des parcours le plus souvent stables et parviennent à l’âge de la retraite sans ruptures majeures. A l’opposé, la précarisation des femmes à l’origine peu formées les enferme dans le sous-emploi au fil de l’âge : la ségrégation professionnelle est renforcée et les ruptures de trajectoires plus nombreuses en fin de carrière.

Pour les femmes seniores précaires en sous-emploi durable, l’évolution spontanée du marché du travail (structures sectorielles, normes d’emploi…) ne permet pas d’anticiper une amélioration de la situation. C’est donc d’une part du côté de la sécurisation générale des parcours des emplois précaires, d’autre part de la levée des freins qui s’exercent sur les femmes seniores et de façon plus générale du combat contre les inégalités entre les femmes et les hommes tout au long de la carrière que se situent les perspectives d’amélioration.


[1] Ce texte résume et actualise la première partie de l’étude « Les femmes seniores dans l’emploi : état des lieux », CSEPFH (Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes), juin 2019. https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/wp-content/uploads/2019/07/CSEP-RAPPORT-FEMMES-SENIORS-EMPLOI-1.pdf

[2] Le taux d’activité est le  rapport entre le nombre d’actifs en emploi (actifs occupés) ou au chômage et l’ensemble de la population correspondante.

[3] Les demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi sont tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi. Ils sont classés en catégories, dont : catégorie A : sans emploi au cours du mois ;  catégorie B : ayant exercé une activité réduite courte (78 heures ou moins) au cours du mois ; catégorie C : ayant exercé une activité réduite longue (plus de 78 heures) au cours du mois.

[4] Si un chômeur ou une chômeuse est inscrit.e à Pôle emploi et travaille en activité réduite, il ou elle peut, sous certaines conditions, percevoir une partie de ses allocations chômage en plus du salaire de son activité.

[5] UNEDIC – L’Assurance Chômage, dossier de référence à la négociation, novembre 2018,

https://www.unedic.org/publications/dossier-de-reference-de-la-negociation-ouverte-en-novembre-2018
https://www.unedic.org/publications/dossier-de-reference-de-la-negociation-ouverte-en-novembre-2018
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Brexit : les négociations (re)commencent

par Catherine Mathieu et Henri Sterdyniak

Le 31 janvier 2020, le Royaume-Uni quittera donc l’Union européenne, 9 mois après la date du 31 mars 2019 initialement prévue, ce qui ne laisse que 11 mois pour aboutir à l’accord qui devrait intervenir le 31 décembre prochain pour fixer les relations futures entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Toutefois, cette période de transition pourra être prolongée si les deux parties le décident conjointement, avant le 1er juillet, et ce pour une période d’un à deux ans. Il n’est pas totalement exclu que les négociations n’aboutissent pas d’ici la fin de l’année ce qui pourrait conduire à un Brexit sans accord. Jusqu’au 31 décembre (et au-delà selon l’évolution des négociations), le Royaume-Uni restera dans le marché unique et l’union douanière.

Les deux parties doivent en février définir leurs lignes de négociations. Les négociations seront délicates. Le Royaume-Uni doit choisir entre trois positions. Le soft Brexit supposerait que le Royaume-Uni se donne comme objectif premier de maintenir ses liens avec l’UE27 ; le Royaume-Uni maintiendrait les règlements qu’il appliquait en tant que membre de l’UE et les ferait évoluer comme ceux de l’UE. Dans ces conditions, le commerce de marchandises et de services entre le Royaume-Uni et l’UE27 ne connaitrait pas de barrières. Cependant, le Royaume-Uni n’aurait gagné aucune des libertés souhaitées par les partisans du Brexit en termes d’autonomie de sa réglementation ; il devrait s’aligner sur des règlements sur lesquels il n’aurait pas son mot à dire. Le Brexit n’aurait apporté qu’une certaine autonomie politique et le droit de limiter l’immigration des européens.

Dans un scénario de hard Brexit, le Royaume-Uni s’exonérerait totalement des règles européennes ; il pourrait entreprendre un choc de libéralisation en matière de droit du travail, de réglementation des produits ; il pourrait viser à devenir un paradis fiscal et réglementaire. Dans ces conditions, l’Union européenne mettrait des barrières à l’entrée des produits britanniques en commençant par la mise en place des droits de douane selon les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), puis progressivement des barrières non tarifaires (du fait de divergences des normes et de règlementations) ; les échanges de services seraient limités (en particulier, en matière financière). Le Royaume-Uni chercherait à compenser par des accords avec les États-Unis et d’autres pays hors Union européenne (en particulier, ceux du Commonwealth). Cependant, ce choc libéral ne correspondrait pas aux attentes des électeurs des milieux populaires qui ont voté pour le Brexit ; le Royaume-Uni resterait lié par les accords internationaux (ceux de l’Organisation internationale du Travail (OIT), les accords de Paris, les accords de Bâle III et de l’OMC) ; les accords commerciaux extra-européens supposeront des concessions sans doute difficiles pour le Royaume-Uni et ne pourront pas compenser entièrement la perte de l’accès au marché européen. 

Le scénario intermédiaire, de compromis est sans doute le meilleur pour l’UE27 et le Royaume-Uni pris dans leur ensemble. Il s’agit de faire des concessions réciproques afin de maintenir des liens étroits entre l’UE27 et le Royaume-Uni, d’abord parce que le Royaume-Uni est un débouché important pour l’UE27 (en 2018, les exportations de l’UE27 vers le Royaume-Uni représentent 2,6% de leur PIB , avec un excédent commercial de 50 milliards d’euros, 0,35% du PIB ) ; ensuite, parce qu’avoir un paradis fiscal et réglementaire à la porte de l’UE est dangereux (en obligeant soit à s’aligner, soit à prendre des mesures de rétorsions). Il faut d’une certaine manière que l’évolution future des règlements européens soit négociée avec le Royaume-Uni, mais l’UE ne peut pas perdre son autonomie de décision et ne peut accorder plus au Royaume-Uni qu’aux pays de l’Association européenne de libre-échange (AELE : Islande, Liechtenstein, Norvège et Suisse).

La déclaration politique révisée signée le 17 octobre 2019 par l’UE27 et le Royaume-Uni donne les grandes lignes des futures relations entre le Royaume-Uni et l’UE27. Elle correspond à l’objectif d’une relation forte, spécifique et équilibrée, le Royaume-Uni prenant un certain nombre d’engagements réduisant le risque d’une stratégie fiscale et réglementaire.

Ainsi, l’article 2 stipule que les deux parties souhaitent maintenir des normes élevées en matière de droits du travail et de protection des consommateurs et de l’environnement.

L’article 4 stipule d’une part que l’intégrité du marché unique et les quatre libertés seront préservées, d’autre part que le Royaume-Uni pourra mener une politique commerciale autonome et mettre fin à la libre circulation des personnes entre le Royaume-Uni et l’UE27.

L’article 11 stipule que les deux parties chercheront à coopérer et à agir en concertation, que le Royaume-Uni pourra participer aux programmes de l’UE en matière de culture, d’éducation, de science, d’innovation, etc. dans des conditions à négocier.

L’article 17 annonce la mise en place d’un « partenariat économique ambitieux, large et équilibré », comportant un accord de libre-échange. Mais l’article 20 reconnait que les deux zones formeront des espaces économiques distincts, ce qui rendra nécessaires des vérifications douanières. L’article 21 exprime la volonté de créer une zone de libre-échange pour les marchandises, à travers une coopération approfondie en matière douanière et réglementaire et des dispositions qui mettront tous les participants sur un pied d’égalité pour une concurrence ouverte et loyale. Selon l’article 22, les droits de douane seront évités et la règle d’origine sera appliquée de « manière moderne et appropriée ».  Une coopération en matière de normes techniques et sanitaires facilitera l’entrée des produits britanniques dans le marché unique, dans le respect de son intégrité.

 L’article 27 annonce qu’en termes de services et d’investissement, les parties devraient conclure des accords ambitieux, complets et équilibrés, en respectant le droit de chaque partie à réglementer. L’autonomie réglementaire nationale sera préservée, mais elle devrait être transparente et compatible, dans la mesure du possible. Des accords de coopération et de reconnaissance mutuelle seront signés sur les services, notamment les télécommunications, les transports, les services aux entreprises et le commerce sur Internet. La liberté de circulation des capitaux et des paiements sera garantie. En matière financière, l’article 36 précise l’objectif que des accords d’équivalence soient négociés avant la fin de juin 2020 ; une coopération sera établie dans le domaine de la réglementation et de la surveillance. Les droits de propriété intellectuelle seront protégés, notamment en ce qui concerne les indications géographiques. Des accords seront signés sur le transport aérien, maritime et terrestre et l’énergie. Les deux parties s’engagent à coopérer dans la lutte contre le changement climatique, sur le développement durable, la stabilité financière et le protectionnisme. Les possibilités de voyage pour des raisons touristiques, scientifiques et commerciales ne seront pas affectées. Un accord sur la pêche devra être signé avant le 1er juillet 2020.

Des dispositions devraient couvrir l’aide publique, le maintien de normes de hauts niveaux, le droit au travail, la protection sociale, l’environnement, le changement climatique et la fiscalité, afin d’assurer une concurrence ouverte et équitable entre des acteurs placés sur un pied d’égalité.

Le texte prévoit des organes de coordination aux niveaux technique, ministériel et parlementaire. L’accord sera géré par un comité mixte, chargé de résoudre les conflits qui pourraient survenir. Un processus d’arbitrage peut être mis en place. Il devra se référer à la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) s’il s’agit d’une interprétation du droit de l’Union, mais uniquement dans ce cas.

D’une part, le texte prévoit un partenariat étroit et spécial, comme l’a demandé le Royaume-Uni ; d’autre part, le Royaume-Uni s’engage à ne pas trop s’écarter des règles européennes ; enfin, il reste des questions problématiques à négocier, comme les droits de pêche ou l’autonomie de la politique commerciale britannique.

La position du Royaume-Uni

Boris Johnson se donne comme priorité une sortie effective du Royaume-Uni le 31 décembre 2020. Il espère aboutir à un « Accord de libre-échange de première classe » avec « Zéro Tarif, Zéro Quota ». Il engage des négociations en même temps avec d’autres pays, en particulier les États-Unis, le Japon, le Canada… Par ailleurs, il lance un ambitieux programme de sortie de l’austérité budgétaire avec un programme pluriannuel de remise à niveau du système de santé britannique, de l’aide à la dépendance, de l’éducation, des infrastructures en particulier en Ecosse et au nord de l’Angleterre. Il propose de poursuivre la hausse du salaire minimum (une hausse de 6 % vient d’être décidée pour avril). Sa politique d’immigration visera à attirer au Royaume-Uni les compétences nécessaires. Il maintient l’ambition britannique en matière de lutte contre le changement climatique.

Boris Johnson et Sajid Javid, le chancelier de l’Échiquier, ont indiqué clairement qu’ils ne souhaitaient pas de prolongation de la période de transition, que le Royaume-Uni ne serait pas suiveur, qu’il aura sa propre politique commerciale et ses propres réglementations.

Cependant, les accords avec les pays tiers n’aboutiront pas facilement. Ceux-ci demanderont des concessions du Royaume-Uni. Les États-Unis veulent pouvoir exporter des produits agricoles et prendre pied dans les services publics (santé, éducation). Donald Trump a déjà menacé le Royaume-Uni de sanctions s’il taxait les GAFA.

La position de l’UE

L’UE 27 a désigné Michel Barnier comme le responsable de la négociation avec le Royaume-Uni quant aux relations futures avec l’UE. La Commission européenne adoptera des directives de négociations complètes et préliminaires le 3 février. Ces directives seront soumises à l’accord d’un Conseil des affaires générales, dont la prochaine réunion se tiendra le 25 février. L’UE souhaiterait que la période de transition soit prolongée pour permettre d’aboutir à un accord complet. L’intention est de négocier un accord de partenariat global unique, avec la possibilité de le compléter ultérieurement. La possibilité d’une sortie sans accord n’est pas écartée.

Un mandat de négociation sera donc donné à Michel Barnier. Le risque est grand de reproduire la même stratégie que dans la première phase de négociation de la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Dans une interview accordée le 26 janvier 2020 au Journal du Dimanche[1], Michel Barnier réaffirme que « nous défendrons notre identité et nos valeurs ; « nous ne prendrons pas le risque de fragiliser le marché unique ». Il rappelle que c’est le Royaume-Uni a demandé le divorce ; que l’UE est en position de force puisque le commerce entre l’UE et le Royaume-Uni est beaucoup plus important pour le Royaume-Uni que pour l’UE ; qu’un pays à l’extérieur du marché unique ne peut avoir les mêmes avantages qu’un pays membre. Ce discours ne peut que rendre plus tendues les négociations. Michel Barnier souligne déjà que la demande du Royaume-Uni d’une libre entrée des marchandises britanniques dans le marché unique suppose, d’une façon ou d’une autre, que l’UE ait un droit de regard sur les réglementations britanniques : « zéro tarif, zéro quota, zéro dumping ».

Douze textes publiés par la Commission européenne les 14 et 20 janvier lors de séminaires de travail précisent déjà les objectifs de l’UE. L’UE prétend empêcher le Royaume-Uni de bénéficier d’un avantage concurrentiel déloyal en réduisant les réglementations en matière de concurrence, de droits du travail, d’aides d’État, de fiscalité. Elle veut à la fois un accord sur ces points, des mécanismes de règlement des différends et la possibilité d’agir de façon autonome si les engagements ne sont pas respectés. Le Royaume-Uni doit s’engager à ne pas abaisser ses normes de droit du travail et de protection sociale pour des motifs de compétitivité et d’attractivité. Il doit lutter contre les pratiques d’optimisation fiscale. L’UE insiste sur le fait que les deux zones seront des économies distinctes, ce qui implique la fin de la libre circulation, la nécessité de contrôles douaniers, la fin de la reconnaissance automatique mutuelle des réglementations (en particulier en matière de services financiers), le refus de la négociation des régulations (le pays importateur doit se plier aux règles de l’UE). 

La question de la pêche fait partie des questions prioritaires pour plusieurs pays de l’UE27 (dont la France).  L’UE27 souhaite conserver les droits d’accès de ses pêcheurs dans les eaux britanniques et maintenir une gestion commune des ressources halieutiques.  La tenue en parallèle de négociations sur la pêche et sur les services financiers (où les Britanniques sont demandeurs) d’ici le 1er juillet suggère qu’un compromis sera cherché sur ces deux secteurs.

Notons que la position de l’UE serait plus forte si elle s’appliquait aussi aux pays membres, en luttant contre la concurrence fiscale de l’Irlande, la tolérance de l’optimisation fiscale des Pays-Bas et la concurrence sociale de certains nouveaux pays membres.

La situation économique du Royaume-Uni

Le Brexit (qui n’a pas encore eu lieu) n’a jusqu’à présent pas eu de conséquences catastrophiques pour l’économie britannique. La croissance a été de 1,15 % (en glissement sur un an second semestre 2019), proche de celle de la zone euro (1,2 %). Le taux d’inflation (en glissement annuel en 2019) s’est stabilisé à 1,3% (1 % en zone euro). Fin 2019 le taux de chômage a baissé à 3,7% (contre 7,5% pour la zone euro). Avec la victoire de Boris Johnson, la livre s’est stabilisée aux alentours de 1,18 euros, ce qui est au-dessus de sa valeur moyenne depuis le référendum. Le taux directeur de la Banque d’Angleterre se situe à 0,75%, le taux à 10 ans à 0,55% ce qui est modérément expansionniste, compte-tenu d’une croissance en valeur de l’ordre de 2,5%. Le solde public était déficitaire de 2,2% du PIB en 2018 ; le gouvernement britannique pourrait renoncer à l’objectif d’un solde équilibré à moyen terme et même d’un solde inférieur à 2% du PIB, pour privilégier une relance des dépenses publiques ; toutefois la marge est limitée.  Par contre, le Royaume-Uni a toujours un déficit extérieur de l’ordre de 4,5% du PIB.

Selon les prévisions de janvier 2020 du Fonds monétaire international (FMI), la croissance britannique serait un peu plus forte en 2020 et 2021 (1,4 % puis 1,5%) que celle de la zone euro (1,3 % puis 1,4 %). Sans attacher trop d’importance à des différences minimes de pourcentage, on constate cependant que les scénarios d’effondrement sont écartés, et donc implicitement de hard Brexit[2], et que de nombreux observateurs font confiance à Boris Johnson, comptent sur son pragmatisme et son dynamisme dans les négociations avec l’UE, et sont aussi confiants dans l’activisme de son programme de relance

Beaucoup dépendra des négociations qui vont s’engager à partir de février. Il est probable (et souhaitable) qu’un compromis soit trouvé, autorisant, mais limitant, une certaine prise de distance du Royaume-Uni par rapport aux normes de l’UE, distance qui sera limitée par les accords internationaux et le réalisme de Boris Johnson. L’article « Brexit: What economic impacts does the literature anticipate? », présente une revue de littérature des évaluations des impacts du Brexit. Le champ des possibles est grand. Selon le NIESR[3], le projet d’accord de libre-échange de Boris Johnson aurait un impact de -3,5 points à long terme sur l’économie britannique, ce qui est un chiffre moyen des estimations, dans le cas d’une sortie avec accord de libre-échange. Une double incertitude demeure, à la fois sur l’impact macroéconomique de la sortie, de l’autre sur la capacité de trouver un accord entre un pays qui veut retrouver son autonomie et une zone qui conditionne l’accord à la soumission à ses règles.


[1] voir : « Nous ne nous laisserons pas impressionner ».

[2] Dans la prévision d’octobre 2019 de l’OFCE, l’impact d’une sortie sans accord le 31 octobre 2019 sur le PIB britannique était estimé à -2,8 % à l’horizon 2021 et -4,5 % à l’horizon 2033,  sur la base d’une simulation réalisée avec le modèle NiGEM.

[3] Hantzsche, A., et G. Young. (2019). The Economic Impact of Prime Minister Johnson’s New Brexit Deal. National Institute Economic Review, 250, F34-F37.

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Quelles conséquences des taux d’intérêt bas sur les marges de manœuvre de la politique budgétaire ?

par Bruno Ducoudré, Raul Sampognaro et Xavier Timbeau

Les économies développées connaissent depuis plusieurs années des taux d’intérêt réels historiquement bas. Si la crise de 2008 est derrière nous – le chômage a retrouvé son niveau d’avant-crise dans la plupart des pays développés et les PIB par habitant sont les plus élevés jamais observés – ses stigmates sur les plans économique, social et politique sont toujours là. De fait, les ratios d’endettement public sont bien au-dessus de ceux d’avant 2008 : plus de 40 points en plus pour la France, 50 points pour les États-Unis ou le Royaume-Uni, 30 points pour la zone euro dans son ensemble, grâce à un ratio d’endettement en Allemagne inférieur à celui de 2008. La situation conjoncturelle favorable, les profits élevés, le dégonflement des bilans des banques centrales et les hauts niveaux d’endettement devraient se traduire – dans une vision naïve – par une hausse des taux d’intérêt réel. Dans ce contexte, le haut niveau des dettes publiques aurait également été une incitation forte à réduire les déficits publics pour éviter le risque d’insoutenabilité des finances publiques lié à un emballement de la charge de la dette généré par une remontée des taux d’intérêt, et c’est précisément cet argument qui présidait à la prudence budgétaire.

Quelles sont les explications possibles à ces taux d’intérêt réels bas ? C’est la question à laquelle nous tentons de répondre dans une étude récente. Au-delà de la surprise conjoncturelle, il apparaît que la faiblesse des taux d’intérêt répond plutôt à des causes structurelles qui entravent la normalisation de la politique monétaire. Ceci se traduit par des anticipations durables de taux bas, aboutissant in fine à l’aplatissement de la courbe des taux au moins pour le segment des actifs sans risque. Dans cette étude, nous retraçons les tendances des taux d’intérêt souverains depuis la décennie des années 1970 et rappelons les causes possibles identifiées dans la littérature économique – effet des politiques monétaires expansionnistes, stagnation séculaire, surabondance d’épargne privée. Nous évaluons ensuite l’ampleur de l’espace fiscal ouvert par un scénario de taux souverains durablement bas.

Nos simulations, conduites avec le modèle iAGS de l’OFCE[1] pour la zone euro, indiquent qu’une baisse de 1 point du taux d’intérêt long pendant 10 ans aboutirait à un stock de dette publique rapporté au PIB plus bas à l’horizon de 20 ans (cf. graphique). Les ordres de grandeur s’élèveraient à -2 points de dette publique pour l’Irlande et iraient au-delà de -10 points pour l’Italie, libérant ainsi des marges de manœuvre budgétaire significatives pour les États de la zone euro. Ces effets seraient toutefois limités en cas de ralentissement concomitant de la croissance potentielle.


[1] Voir ici pour une description détaillée du modèle iAGS.

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Transmission de la politique monétaire : les contraintes sur les emprunts immobiliers sont importantes !

par Fergus Cumming (Banque d’Angleterre) et Paul Hubert (Sciences Po – OFCE)

La transmission de la politique monétaire dépend-elle de la situation d’endettement des ménages ? Dans ce billet de blog, nous montrons que les variations des taux d’intérêt sont plus effectives lorsqu’une grande partie des ménages est contrainte financièrement, c’est-à-dire lorsque les ménages sont proches de leurs limites d’emprunt. Nous trouvons aussi que l’impact global de la politique monétaire dépend en partie de la dynamique des prix immobiliers et peut ne pas être symétrique pour les hausses et les baisses de taux d’intérêt.

Du micro au macro

Dans un récent article, nous utilisons des données de prêts immobiliers au Royaume-Uni pour construire une mesure précise de la proportion de ménages proches de leurs contraintes d’emprunt basée sur le ratio du prêt immobilier sur le revenu. Ces données hypothécaires nous permettent d’avoir une connaissance précise des différents facteurs qui ont motivé les décisions individuelles en matière de dette immobilière entre 2005 et 2017. Après avoir éliminé les effets de la réglementation, du comportement des banques, des effets géographiques et d’autres évolutions macroéconomiques, nous estimons la part relative des ménages très endettés pour construire une mesure comparable dans le temps. Ce faisant, nous regroupons les informations obtenues pour 11 millions de prêts hypothécaires en une seule série temporelle, ce qui nous permet ensuite d’explorer la question de la transmission de la politique monétaire.

Nous utilisons la variation temporelle dans cette variable d’endettement pour explorer si et comment les effets de la politique monétaire dépendent de la part des personnes qui sont financièrement contraintes. En particulier, nous nous concentrons sur la réponse de la consommation. Intuitivement, nous savons qu’une politique monétaire restrictive entraîne une baisse de la consommation à court et moyen terme, raison pour laquelle les banques centrales augmentent les taux d’intérêt lorsque l’économie est en surchauffe. Nous cherchons à savoir si ce résultat évolue en fonction de la part de ménages financièrement contraints.

Politique monétaire contingente aux contraintes de crédit

Nous constatons que la politique monétaire est plus effective lorsqu’une grande partie des ménages a contracté des engagements de dette élevés. Dans le graphique ci-dessous, nous montrons la réponse de la consommation de biens non-durables, durables et totale en réponse à une augmentation de 1 point de pourcentage du taux d’intérêt directeur. Les bandes grises (respectivement bleues) représentent la réponse de la consommation lorsqu’il y a une part importante (respectivement faible) de personnes proches de leurs contraintes d’emprunt. Les écarts entre les bandes bleue et grise suggèrent que la politique monétaire est plus puissante lorsque la part de ménages qui s’endettent fortement est élevée.

Cet effet différentié s’explique probablement par au moins deux mécanismes : premièrement, dans une économie où les taux sont en partie variables[1], lorsque le montant emprunté par les ménages augmente par rapport à leur revenu, l’effet mécanique de la politique monétaire sur le revenu disponible est amplifié. Ceux qui ont des emprunts importants sont pénalisés par l’augmentation des mensualités de prêt en cas de hausse des taux, ce qui réduit leur pouvoir d’achat et donc leur consommation ! Par conséquent, plus la part des agents fortement endettés augmente, plus l’effet agrégé sur la consommation devient important. Deuxièmement, les ménages proches de leurs contraintes d’emprunt sont susceptibles de dépenser une proportion plus élevée de leurs revenus (ils ont une propension marginale à consommer plus élevée). Dit autrement, plus vous consacrez une part élevée de votre revenu au remboursement de votre dette, plus votre consommation dépend de votre revenu. La modification du revenu liée à la politique monétaire se répercutera alors plus fortement sur votre consommation. Fait intéressant, nous constatons que nos résultats sont davantage attribuables à la répartition des ménages très endettés qu’à une hausse générale des emprunts.

Nos résultats indiquent également une certaine asymétrie de la transmission de la politique monétaire. Lorsque la part des ménages contraints est importante, les hausses de taux d’intérêt ont un impact plus important (en valeur absolue) que les baisses de taux d’intérêt. Dans une certaine mesure, cela n’est pas surprenant. Lorsque vos revenus sont très proches de vos dépenses, manquer d’argent est très différent de recevoir une petite manne supplémentaire.

Nos résultats suggèrent également que la dynamique des prix immobiliers est importante. Lorsque le prix des logements augmente, les propriétaires se sentent plus riches et sont en mesure de refinancer leurs emprunts plus facilement afin de libérer des fonds pour d’autres dépenses. Cela peut compenser certains des effets d’amortissement d’une hausse des taux d’intérêt. En revanche, lorsque le prix des logements baisse, une augmentation des taux d’intérêt aggrave l’effet de contraction sur l’économie, rendant la politique monétaire très puissante.

Implications de politiques économiques

Nous montrons que la situation des ménages en termes d’endettement pourrait expliquer une partie de la variation de l’efficacité de la politique monétaire au cours du cycle économique. Cependant, il convient de garder à l’esprit que les décideurs des politiques macro-prudentielles peuvent influencer la répartition de la dette dans l’économie. Nos résultats suggèrent ainsi qu’il y a une interaction forte entre la politique monétaire et la politique macro-prudentielle.


[1] Ce qui est le cas au Royaume-Uni.

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