Les malédictions de la globalisation financière

 11 février 2010

Depuis le début de l’année 2010, les marchés financiers ont trouvé un nouveau sujet de préoccupation : le niveau des déficits et des dettes publics. Tous les pays développés, même les plus grands, sont plus ou moins soupçonnés, de pouvoir faire défaut sur leur dette. Le 9 février  2010, les primes de défaut  sur les dettes publiques à 5 ans  - les CDS, credit default swaps - atteignent ainsi 4,3 points pour la Grèce, 2,4 points pour le Portugal, 1,8 point pour l’Irlande, 1,7 point pour l’Espagne, 1,6 point pour l’Italie, 1 point pour  le Royaume-Uni, 0,7 pour la France et 0,65 pour les Etats-Unis. Les dirigeants des banques, des agences de notations ou des fonds de placements déclarent s’inquiéter de la soutenabilité des finances publiques et demandent aux pays de prendre des mesures pour réduire leur dette publique en diminuant les dépenses publiques, en particulier les dépenses sociales (puisque, compte tenu des exigences de compétitivité, il ne serait plus possible d’augmenter les impôts).

Les Etats sont ainsi soumis à deux exigences contradictoires : soutenir l’activité économique et assurer leur propre situation financière. A l’échelle mondiale, les détenteurs de capitaux veulent détenir des avoirs financiers importants. Ceux-ci étaient obtenus grâce à une bulle financière. Après l’éclatement de celle-ci, le déficit de demande doit être comblé par le déficit public et par de bas taux d’intérêt. Si les marchés financiers refusent cette logique, en faisant augmenter les taux d’intérêt de long terme, sous prétexte de prime de risque, quand l’Etat soutient l’activité, si se répand la thèse que les déficits d’aujourd’hui sont les impôts de demain, qu’il faut donc épargner plus en période de déficit public, la politique économique devient impuissante et l’économie mondiale devient ingouvernable.

La finance internationale brasse des masses énormes de capitaux, provenant  des ménages les plus riches, des fonds de pension, des compagnies d’assurance, des organismes de placement collectifs, des excédents des pays producteurs de pétrole et de certains pays vieillissants (Allemagne, Pays-Bas, pays nordiques, Japon) et des nouveaux pays riches, les pays d’Asie en développement rapide (Chine, …). Les détenteurs de capitaux réclament des placements rentables, liquides et sans risque ; ils refusent généralement de prendre le risque de s’engager dans le financement direct d’activités productives. Mais comment trouver la contrepartie : des emprunteurs sans risque, liquides et prêts à verser une rentabilité importante ? Il faut obligatoirement un montant énorme de dettes comme contrepartie  à un  montant énorme  d’actifs f inanciers.

 

Les prêteurs veulent investir des sommes importantes, mais s’inquiètent ensuite de ce que les emprunteurs sont trop endettés ;  les prêteurs recherchent des rentabilités élevées, mais ceux-ci fragilisent les emprunteurs ; c’est la malédiction du prêteur. Les pays, les entreprises ou les ménages qui bénéficient d’apports importants de fonds extérieurs sont fragilisés, puisqu’ils deviennent fortement endettés et dépendants des marchés de capitaux : c’est la malédiction de l’emprunteur.  

Le système financier international est ainsi à la recherche perpétuelle d’emprunteurs : ce fut jadis les pays du tiers monde ; ce fut naguère les Etats-Unis et les ménages anglo-saxons. Début 2010, les marchés financiers ont besoin de prêter massivement à des agents sûrs, donc aux Etats. Comme les banques doivent réduire leurs prêts, comme les ménages et les entreprises cherchent à se désendetter compte tenu de l’incertitude économique, ce sont les Etats qui doivent s’endetter, mais en même temps, leurs positions sont fragilisées. Le système financier international se bloque si, par exemple les détenteurs d’actifs financiers veulent détenir globalement 200 % du PIB mondial, mais se refusent à prêter à un pays dont l’endettement total dépasse 150% du PIB. Les marchés veulent des emprunteurs, mais leur reprochent d’être endettés.

Dans une économie où la masse des capitaux financiers est importante, l’endettement est automatiquement élevé. Un grand nombre d’agents, privés ou publics, sont endettés et certains le sont plus que les autres. Il y a donc en permanence des doutes sur la solvabilité des emprunteurs et des crises de l’endettement. Les marchés sont moutonniers ; leurs anticipations sont auto-validantes et les opérateurs le savent. Ils sont vigilants, mais leur vigilance peut accentuer les risques de crise. Aussi, un léger doute sur la solvabilité d’un emprunteur peut induire des retraits de capitaux et des hausses de taux d’intérêt qui précipitent la crise. La crise actuelle des finances publiques ne provient donc pas globalement de gouvernements trop dépensiers ; c’est la conséquence perverse de la globalisation financière.

Le développement des marchés de CDS sur la dette des pays développés est paradoxal et dangereux. Depuis 1945, aucun pays développé n’a fait défaut sur sa dette.

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