Est-ce que la France est bien positionnée pour répondre au boom de l’IA ?

Ce que les données douanières américaines peuvent nous apprendre

Commerce extérieur
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12 mai 2026

L’intelligence artificielle (IA) façonne d’ores et déjà l’économie mondiale. En particulier, son déploiement rapide aux Etats-Unis se matérialise par une forte croissance de l’investissement productif. Comme nous le disions dans la prévision d’avril 2026, le déploiement de l’IA a fortement soutenu la croissance américaine récente. En 2025, les investissements en matériel de traitement de l’information ont progressé de près de 22 % en volume. En y ajoutant les investissements en produits de propriété intellectuelle, ces deux postes d’investissement ont contribué pour 0,9 point à la croissance annuelle, soit près de la moitié de la croissance du PIB outre-Atlantique.

L’investissement américain lié à l’IA soutient le dynamisme du commerce mondial de biens

Avec le dynamisme de l’activité, les importations américaines ont maintenu une tendance haussière (+2,7 % en biens et services en volume) malgré la mise en place d’une politique commerciale protectionniste.

Comment expliquer ce paradoxe ? Waugh (2026) propose une méthodologie - dont les codes sont disponibles pour reproduire son travail- pour mesurer la part de l’évolution des échanges américains liée au développement de l’IA. L’auteur classifie les 18 364 produits de la nomenclature douanière américaine la plus détaillée (HS 10 digits) selon leur utilisation dans des opérations liées à l’IA. Cette classification, réalisée à l’aide d’un modèle d’IA générative, identifie 655 produits étroitement associés à l’IA1. Les produits fortement liés à l’IA sont ceux qui seraient utilisés directement dans la construction ou l’exploitation de centres de données, avec une application claire dans les domaines du calcul, du refroidissement, de l’alimentation électrique, de la mise en réseau ou de l’infrastructure des installations. Une fois cette classification établie, l’auteur peut mesurer l’évolution des échanges internationaux par type de produit.

1 Pour plus de détails sur la méthodologie voir Waugh (2026).

2 Sur l’ensemble des biens, les importations américaines s’établissent à +3 % au-dessus de leur niveau moyen de 2023.

En février 2026, les importations américaines de produits fortement associés à l’IA étaient deux fois supérieures à leur niveau de 2023. À l’inverse, les importations de produits faiblement associés à l’IA accusaient un recul de 20 % par rapport à 20232 (graphique 1). Le développement de l’IA redéploie ainsi la demande américaine vers le reste du monde. Les produits fortement liés à l’IA représentent désormais 23 % des importations américaines de biens en 2025, contre 15 % en 2023.

Ainsi, selon les calculs de Waugh (2026), la hausse exceptionnelle de la demande américaine pour les produits associés à l’IA expliquerait un creusement du déficit commercial en biens de 194 milliards de dollars (soit 0,6 point de PIB américain), constituant un facteur déterminant de l’évolution du déficit commercial américain de biens en 2025 et, à ce titre, un élément clé de la dynamique conjoncturelle mondiale.

Graphique 1: Evolution des importations US en biens depuis 2023

Quatre pays servent 75 % de la demande américaine en biens fortement associés à l’IA

Face à cette nouvelle demande, tous les pays ne sont pas homogènes dans leurs capacités à y répondre. Les avantages compétitifs et les spécialisations sectorielles jouent un rôle majeur. Selon Waugh (2026) près de 75 % des importations de biens fortement associés à l’IA proviennent de cinq pays : le Mexique, Taiwan, la Chine, le Vietnam et la Thaïlande. Les données montrent que ces pays bénéficient de la demande pour différents types de produits :

  • Taiwan détient une part de marché d’environ 40 % sur le hardware associé à l’IA. Il faut remarquer que le pays est particulièrement bien positionné dans la production d’unités de traitements des données (data processing units en anglais) et d’assemblages de circuits imprimés pour le traitement des données (printed circuit assemblies for data processing), produits qui représentent un tiers des importations américaines de produits fortement liés à l’IA.
  • le Mexique est particulièrement bien positionné sur les biens destinés à la production d’électricité et à la ventilation
  • le Vietnam et la Thaïlande se distinguent dans les produits associés à la création de réseaux.

L’auteur identifie également une baisse significative des parts de marché chinoises dans le commerce de produits fortement associés à l’IA avec les États-Unis, évolution cohérente avec l’évolution de la politique commerciale américaine et l’objectif de découplage vis-à-vis de la Chine. Ces parts de marché ont été récupérées essentiellement par Taiwan.

Et la France ?

La classification de Waugh (2026) et les données douanières américaines permettent d’étudier si la France a su tirer parti du surplus de demande en produits associés à l’IA en provenance des États-Unis – demande qui constitue actuellement un moteur de la croissance de l’activité mondiale.

A priori la spécialisation commerciale de la France ne la met pas en première ligne face au choc de demande associé à l’investissement dans le déploiement de l’IA. En 2023, aucun des 10 premiers produits importés par les US depuis la France n’est lié fortement avec les processus de l’IA (tableau 1). Ces produits sont plutôt associés avec les chaînes de valeurs dans l’aéronautique, le luxe (joaillerie, arts), les produits de beauté ou le champagne. En 2023, ces dix produits représentaient 27 % des importations américaines depuis la France.

Tableau 1: Dix produits les plus importés par les US depuis la France (2023)
Produit
HS 10 digits
Poids Lien avec l’IA Description
8411919085 6.9 Faible Pièces de moteurs d'avions
3303003000 4.0 Faible Parfums et eaux de toilette contenant de l'alcool
8802400190 2.9 Faible Aéronefs d'occasion ou reconstructibles, non militaires
9701210000 2.6 Faible Peintures, dessins et pastels, d'un âge supérieure à 100 ans
9701910000 2.1 Faible Peintures, dessins et pastels, d'un âge n'excédant pas 100 ans
7113195090 1.9 Faible Bijoux en or et parties de ceux-ci
2208204000 1.9 Faible Eaux-de-vie de raisin
8807300030 1.9 Faible Autres pièces d'avions ou d'hélicoptères civils
3304995000 1.6 Faible Produits de maquillage et de soins de la peau (autres que les médicaments), y compris les produits de protection solaire ou de bronzage
2204100075 1.6 Faible Vin mousseux de raisins frais d'une valeur supérieure à 1,59 $/litre
U.S. Census Bureau, calcul de l'auteur

Entre 2023 et 2025, en dollars courants, les importations américaines en provenance de France ont progressé de 17 %. Ce dynamisme des exportations françaises vers les États-Unis est supérieur à celui du total des importations américaines (+11 % sur la même période) et à celui du reste de l’UE (+9 %). Ces chiffres semblent témoigner d’une bonne tenue de la compétitivité française au cours de la période.

Ce fort dynamisme vaut surtout pour les produits faiblement associés à l’IA (tableau 2). Le diagnostic s’inverse pour les biens fortement associés à l’IA : les exportations françaises augmentent de 15 % en valeur, un chiffre nettement en retrait par rapport à la demande américaine (+69 %) et même inférieur à celui du reste de l’UE (+19 %). La France perd ainsi des parts du marché américain dans les biens fortement associés à l’IA. Ainsi, les importations depuis la France représentaient 0,52 % du total des importations américaines en 2025 contre 0,76 % en 2023 (voir graphique 2)3.

3 Durant la même période, les parts de marché françaises aux États-Unis sont passées de 2,16 % en 2023 à 2,68 % pour les biens faiblement associés à l’IA.

Tableau 2: Evolution des importations US en biens entre 2023 et 2025 selon la provenance et le type de produit (en %)
Lien avec l'IA France UE hors France Total
Faible 20 11 4
Moyen −3 −7 −8
Fort 15 19 69
U.S. Census Bureau, calcul de l'auteur
Graphique 2: Part de la France dans les importations US en biens selon le type des produits

Au sein des produits fortement associés à l’IA, la France perd des parts de marché en hardware (−0,16 point), en ventilation (−0,25 point) et en sécurité incendie (−0,35 point). En revanche, elle les stabilise dans les biens nécessaires aux structures de bâtiments et à l’alimentation électrique.

L’observation des importations américaines de biens confirme le diagnostic d’un faible positionnement hexagonal — et plus largement européen — sur le secteur du hardware. Ce facteur est identifié comme l’un des éléments explicatifs du décrochage productif vis-à-vis des États-Unis4.

4 Voir Bock et al. (2025) pour une vision plus globale de la question.

Conclusion

L’analyse des importations américaines de biens suggère que la France n’est pas en première ligne pour bénéficier du surplus de demande généré par le boom de l’investissement lié au déploiement massif de l’IA. Ce surplus est observable dans les grandeurs macroéconomiques américaines et, du fait des spécialisations productives, oriente la demande américaine vers les pays asiatiques et le Mexique.

Si la France peut tirer parti d’un surplus de demande, c’est probablement d’abord dans le secteur des services, et plus spécifiquement dans les services informatiques (notamment les logiciels et bases de données). Une analyse détaillée des données d’échanges de services permettrait d’évaluer si la France a effectivement bénéficié d’un surplus de demande de ce côté, même si les grandeurs macroéconomiques ne vont pas dans ce sens5.

5 Nous n’avons pas accès à des données aussi détaillées pour les échanges en services. Selon les données du BEA, la hausse des importations en services aux Etats-Unis s’établit à +19 % entre 2023 et 2025. Un tier de la hausse s’explique par l’utilisation de la propriété intellectuelle, les télécommunications et les services informatiques. Pendant cette période les importations en services en provenance de la France augmentent de +15% au cours de la même période.

6 Krugman a synthétisé la théorie de la croissance par la phrase suivante: « Productivity isn’t everything, but, in the long run, it is almost everything » (« La productivité n’est pas tout, mais, à long terme, elle est presque tout. » traduction réalisée à l’aide d’un modèle d’IA).

7 Voir par exemple Acemoglu (2024), Aghion, Jones et Jones (2018), Filippucci et al. (2024), Lu (2021) ou Verdugo (2025) pour la question spécifique du travail.

A ce stade il semble important de rappeler que les effets macroéconomiques de l’IA ne se cantonnent aux effets de court terme du boom de l’investissement en cours, qui d’ailleurs peut être de courte durée. Le plus important se jouera sur le long terme. Le potentiel de transformation de l’IA est indéniable. Ce billet n’avait par la prétention de faire de la prospective sur les effets de long terme de l’IA sur la productivité6 ou l’avenir du travail – une littérature abondante existe déjà7. Or, ces potentiels effets de long terme dépendent de la vitesse de diffusion des innovations dans les processus productifs (voir Comin et Hobijn (2010)). À titre indicatif, les exportations américaines de produits fortement liés à l’IA vers la France reculent (-7%) alors que les exportations totales américaines de ce type de produits augmente fortement (+33%). Au vu des résultats de Acemoglu (2024), l’incorporation des importations depuis le reste du monde - et notamment les pays asiatiques- à l’analyse permettrait de mieux mesurer le phénomène. Dans ce contexte, une analyse réalisée à l’aide des données douanières françaises pour mesurer l’importation de produits liés à l’IA, ce qui pourrait servir de proxy pour l’incorporation de l’IA dans le tissu productif français.

Bibliograhie

Acemoglu D. (2024). « The Simple Macroeconomics of AI », Working Paper, Working Paper Series, 32487, National Bureau of Economic Research.
Aghion P., Jones B.F., Jones C.I. (2018). « Artificial Intelligence and Economic Growth », None, p. 237‑282.
Bock S., Elewa A., Nesta L., Salies E. (2025). « L’Europe sous contrainte : Des coûts maîtrisés, des gammes entravées », OFCE Sciences Po Paris.
Comin D., Hobijn B. (2010). « An Exploration of Technology Diffusion », The American Economic Review, 100, n° 5, p. 2031‑2059.
Filippucci F., Gal P., Jona-Lasinio C., Leandro A., Nicoletti G. (2024). « The impact of Artificial Intelligence on productivity, distribution and growth: Key mechanisms, initial evidence and policy challenges », OECD Artificial Intelligence Papers, 15, OECD Publishing.
Lu C.-H. (2021). « The impact of artificial intelligence on economic growth and welfare », Journal of Macroeconomics, 69, p. 103342.
Verdugo G. (2025). « L’IA et l’mploi », Presses de Sciences Po.
Waugh M.E. (2026). « Trade in AI-Related Products », Working Paper, Working Paper Series, 35053, National Bureau of Economic Research.