Commerce mondial: entre guerre commerciale et vraies guerres
Perspectives 2026-2027 pour l’économie mondiale
Autrices, auteurs & résumé
Le commerce mondial a connu de profondes mutations ces dernières années. Le premier facteur est le choc chinois. L’industrie chinoise a poursuivi sa montée en gamme, remettant en cause les positions des entreprises occidentales sur un nombre croissant de marchés, y compris dans des secteurs jusque là relativement épargnés comme l’automobile, les machines-outils, la chimie ou les semi-conducteurs. A partir de 2022 et l’éclatement de la bulle immobilière chinoise, cette montée en gamme s’est accompagnée d’une dépréciation réelle de la monnaie chinoise (voir le graphique 1). Ces gains de compétitivité prix et hors prix ont débouché sur des gains de parts de marché très significatifs (voir le graphique 2), avec pour contrepartie des pertes importantes pour les pays occidentaux comme les Etats-Unis, la France ou l’Allemagne. Le deuxième facteur a été la guerre en Ukraine qui a provoqué l’effondrement du commerce russo-européen, notamment de produits énergétiques. Le troisième facteur est la montée du protectionnisme américain depuis la première présidence Trump, qui s’est poursuivie sous la présidence Biden avant de prendre une nouvelle dimension depuis le début du second mandat de Donald Trump.
Des tarifs douaniers américains qui se stabilisent
L’année 2025 a été marquée par la deuxième guerre commerciale et la forte montée des tarifs douaniers américains. Contrairement à la première, qui s’était focalisée entre 2018 et 2020 sur la Chine, la seconde a été conçue par l’administration Trump comme une offensive généralisée visant à rétablir un fonctionnement « équitable » du commerce international. Le fonctionnement actuel est jugé particulièrement défavorable aux intérêts américains selon la vision du monde de l’administration Trump. Après de nombreuses annonces spectaculaires, notamment celles du « jour de la libération », de reculs tout aussi brutaux puis de négociations plus ou moins abouties (voir ici et ici), la situation douanière s’est quelque peu stabilisée. Le tarif moyen pondéré américain est passé de 2,5% en 2024 à 12,5% à la fin 2025 quand on utilise les poids de 2024 (voir graphique 3). Le tarif apparent, c’est à dire le ratio entre le montant total des droits de douane et le montant total des importations est lui passé de 2,5% à 10% sur la même période, une hausse légérement plus faible, qui montre que des phénomènes de substitution sont à l’oeuvre. La hausse a finalement été plus homogène qu’attendue selon les partenaires commerciaux. La Chine, qui subissait déjà des droits de douane plus élevés, a ainsi enregistré une hausse légérement inférieure à 20 points. Les alliés historiques des Etats-Unis ayant négocié des « accords » commerciaux avec l’administration trump subissent des hausses comprises entre 10 et 15 points (voir graphique 4). Le début de l’année 2026 a également été marqué par le jugement de la cour suprème annulant les droits de douane établis par l’administration Trump au titre de l’ International Emergency Economic Powers Act de 1977. Celle-ci les a cependant réinstitué immédiatement en invoquant la section 232 du trade expansion act de 1962, relative à la sécurité nationale. La section 232 a été déjà utilisée pour imposer des droits spécifiques sur certains produits comme l’aluminium ou l’acier. Elle bénéficie d’une jurisprudence globalement favorable de la Cour suprême. Toutefois, un revirement n’est pas exclu, compte tenu de l’interprétation particulièrement extensive que l’administration américaine donne à la notion de sécurité nationale.
Une recomposition du commerce international
L’isolationnisme commercial de l’administration Trump a accéléré une recomposition du commerce international déjà à l’oeuvre depuis quelques années. Le poids des Etats-Unis dans les exportations chinoises, qui était de l’ordre de 20% il y a une dizaine d’années, est passé à 14% en 2024 puis à 11% en 2025. En contrepartie, les exportations chinoises vers les pays émergents ont fortement progressé. L’année 2025 a également confirmé cette tendance avec une hausse de la part de l’Afrique, des pays du Moyen-Orient et des pays de l’ASEAN dans les exportations chinoises. Fait important: la part des exportations vers l’Europe s’est stabilisée alors qu’elle connaissait une tendance décroissante ces dernières années. Etant donné le taux croissance des exportations chinoises, proche de 8% cette année, et la faible croissance européenne, une stabilisation signifie en réalité une forte hausse du taux de pénétration des produits chinois en Europe. Les évolutions des importations américaines en fonction du pays d’origine sont concordantes, avec une baisse de la part de la Chine, ainsi qu’une baisse assez notable des importations en provenance du Canada. Les gagnants sont les pays asiatiques, notamment le Vietnam qui récupère une partie des pertes chinoises (ce qui peut inclure un phénomène de reroutage des exportations chinoises via le Vietnam) ainsi que Taiwan en lien avec la forte demande de circuits intégrés (semi-conducteurs) avancés pour les modèles d’intelligence artificielle.
Pour 2026 et 2027, nous anticipons une poursuite des tendances observées jusqu’alors. Les gains de parts de marché chinois devraient se poursuivre à un rythme plus mesuré. Les Etats-Unis pourraient au contraire regagner des parts de marché, en lien avec la baisse du dollar depuis 2024. L’Europe devrait en perdre. Ces pertes sont toutefois à relativiser, la croissance du reste du monde étant nettement supérieure à celle de l’Europe.
La guerre au moyen orient et la fermeture du détroit d’Ormuz pourraient cependant remettre en cause ce scénario. Une fermeture prolongée pourrait provoquer des ruptures de chaine d’approvisionnement pour le pétrole, le gaz, mais aussi les engrais et certains produits de base pour l’industrie pétrochimique mondiale. Des effets en cascade sur les chaines de production ne sont pas à exclure.
3 27,7% de la baisse des exportations chinoises à destination des Etats-Unis (de 20,2%, soit 99 milliards de dollars en 2025) serait redirigée vers l’Union européenne.
2 Charlotte Emlinger, Isabelle Mejan, Kevin Lefebvre, et Vincent Vicard (2026) The European Union under pressure? Exploring Chinese trade deflection. In CEPR Paris report édité par Beatrice Weber di Maurot Jean Pisani-Ferry, et Jeronim Zettelmeyer.
1 Chad Bown (2025). US-China Trade War Tariffs: An Up-to-Date Chart. https://www.piie.com/research/piie-charts/2019/us-china-trade-war-tariffs-date-chart.